Anticiper le traumatisme à Haïti
Comme dans toutes les catastrophes naturelles de cette ampleur, Haïti va engendrer une importante quantité de blessures psychologiques. Ces traumatismes sont à présent bien connus des services de santé militaires qui ne savent pas pour autant comment les traiter. L’exposition à la mort reste une cicatrice grave qui met de nombreux soldats en danger faute de traitements efficaces.
Des dizaines de milliers de cadavres dans les rues est une vision insoutenable pour la population haïtienne. Les habitants de l’île ne traverseront pas cette épreuve indemnes, même avec toute l’aide humanitaire imaginable : ils seront marqués à jamais par ce qu’ils ont vu, entendu, touché et senti. Les secouristes dépêchés depuis le monde entier vont également devoir continuer de vivre avec le souvenir de l’enfer qu’ils auront traversé.
Les psychologues cernent progressivement le choc post-traumatique : exposé à l’éventualité de sa propre mort ou à celle d’autrui, un homme peut être grièvement blessé dans son esprit. S’en suivent des symptômes parfois graves : anxiété, fatigues physique et morale, dépression, addictions diverses à la drogue ou à l’alcool, comportements violents ou encore suicidaires.
La France devrait pouvoir assurer le suivi de ses ressortissants. Les familles des Français vivant à Haïti sont déjà suivies par une cellule psychologique civile. Les rescapés seront probablement pris en charge rapidement. Pour les secouristes, les autorités ont pour l’instant prévu un officier psychologue qui a accompagné les marins pompiers de Marseille partis dés jeudi dernier, d’autres devraient rapidement se greffer.
Le commandant Thierry Cruz ne savait pas au moment de l’interview pour Le Monde comment il allait s’occuper du suivi des pompiers déployés. Il admet qu’il y a un côté « exploratoire » dans cette mission. Un dispositif similaire avait été mis en place pendant les recherches des restes du vol Air France AF 447 abîmé le 1er juin 2009. Les marins des deux navires de la Marine nationale qui étaient intervenus avaient pris toutes les précautions pour se protéger en cachant les corps sous des draps par exemple. Aussitôt pris en charge par des psychologues, ils avaient tout de même manifesté des troubles du sommeil pour 44% d’entre eux et une nervosité excessive pour 23%.
La prévention des chocs post-traumatiques reste expérimentale comme le montre le cas du commandant Cruz. Comme souvent, il va devoir improviser sur le terrain afin de protéger au mieux les hommes qu’il accompagne. Le temps nécessaire pour un véritable suivi individuel ne sera cependant pas évident à trouver. Les secouristes seront au moins sensibilisés aux risques psychologiques. Il faudra ensuite qu’ils arrivent à détecter les symptômes si des tourments se manifestaient.
L’Armée française manque de moyens conséquents pour gérer le traumatisme psychologique à grande échelle. La rapidité des déplacements n’aide en rien : les hommes peuvent passer du lieu d’une catastrophe à leur domicile en quelques heures. Le sas mis en place à Chypre pour faire redescendre le niveau d’alerte des soldats déployés en Afghanistan pourrait s’avérer utile. Ce système initié en juin dernier a déjà accueillis deux tournées d’OMLT ainsi que le GTIA mené par le 3ème RIMa. L’Armée de Terre avait du appeler en renfort des médecins de la Marine pour assurer un maximum d’entretiens individuels.
Le militaires traversant ce type de missions sont à présent suivis médicalement. Les blessures psychologiques peuvent mettre plusieurs mois voir plusieurs années à se manifester. Ceux qui auront été exposés à la mort pourront ainsi être observés tout au long de leur carrière. Pour le médecin en chef Laurent Martinez, chef du service psychologie des fusiliers marins de Lorient, « on ne guérit pas vraiment d’un traumatisme psychologique, on apprend à vivre avec ».
Les Américains, eux, ont un dispositif de suivi psychologique plus poussé : des entretiens avec psychologues obligatoires avant et après un séjour en opération à l’étranger. La prise en charge des 12 500 soldats envoyés par Washington à l’aide de Haïti risque d’être compliquée, des milliers de personnels déployés en Irak et en Afghanistan souffrant déjà d’un manque de soins.
Photo : Jeffrey Guterman
