Assises du journalisme : le prix de la liberté (1)

Les assises internationales du journalisme et de l’information ont lieu cette année à Strasbourg. Au cours d’une semaine d’échanges, de rencontres et de débats, les professionnels des médias, les associations et les futurs journalistes vont tâcher de réfléchir sur de nombreuses questions relatives à cette profession. Lundi soir, plusieurs spécialistes du grand reportage se sont réunis pour une soirée d’ouverture posant la question du coût de la liberté de la presse.

Ces assises sont une initiative de l’association Journalisme et Citoyenneté. Pour cette troisième édition, elles ont lieu à Strasbourg.

L’entrée en matière de ces assises du journalisme a été présentée comme un hommage à trois journalistes très différents. Leurs médias, leurs nationalités, les sujets qu’ils ont traité, tout semblait les séparer. Pourtant, ces trois reporters ont consacré leur vie au partage de leur passion, de leur combat : l’information. Jean Hélène, grand reporter pour RFI, Anna Politkovskaia, journaliste au Novaia Gazeta et Christian Poveda, grand reporter indépendant ont été assassiné au cours des 5 dernières années alors qu’ils faisaient leur travail.

Les journalistes sont le seul lien entre le terrain et le reste de la planète. Ces hommes et ces femmes vouent leur existence à l’information. Grâce à leur travail, le monde sait ce qui se passe dans des pays qui semblent si lointains : attentats en Irak, terrorisme au Moyen-Orient, tensions à la frontière afghano-pakistanaise, guerres au Liban et ailleurs. Ils travaillent dans des conditions difficiles qui ne les épargnent ni physiquement ni psychologiquement.

Le rapport des armées modernes aux journalistes est plus complexe que jamais. Toutes ont compris l’importance de maîtriser l’information. Certaines n’hésitent plus à communiquer et à montrer leur travail lorsqu’elles sont certaines d’aller dans le sens de l’opinion. D’autres se méfient de ce que le monde pourrait penser de leur pratique du combat : Tsahal a bloqué tout accès à la Bande de Gaza au cours de l’opération Plomb Durci en janvier et février de cette année et l’armée yéménite refuse toute permission aux journalistes d’aller dans les zones de combats avec les miliciens chiites.

Les journalistes prennent beaucoup de risques pour dévoiler ce dont ils peuvent être témoins. Leur situation est particulièrement précaire dans de nombreux pays. Si a une époque, la vie des reporters était relativement protégée par le statut neutre que leur accordaient les armées conventionnelles, ils ne sont au 21ème siècle que les victimes potentielles des attaques asymétriques d’un ennemi invisible et omniprésent. D’autres sont poursuivis par des gouvernements peu scrupuleux ne reculant devant rien pour cacher leurs actions. Selon l’association Reporters Sans Frontières, 33 journalistes ont été tués et 170 ont été emprisonnés depuis le début de l’année 2009.

Jean Hélène était un grand amoureux de l’Afrique. Il voulait toujours être là où il se passait quelque chose. en 25 ans de métier au cours desquels il a principalement travaillé pour Le Monde et pour Radio France International, il a parcouru de long en large tous les pays de ce continent. Beaucoup de ses reportages relevaient de la passion mais beaucoup d’autres témoignaient de ces lointaines réalités : Somalie, génocide rwandais, guerre du Liberia, Soudan, Éthiopie… Jean Hélène a connu les folies des guerres africaines et a passé sa vie à les raconter pour qu’on ne les oublie pas. En 2003, en Côte d’Ivoire, alors qu’il enquête à proximité d’un commissariat de police, un sous-officier ivoirien agité par le contexte diplomatique tendu avec la France croît pouvoir se débarrasser du Français. Il assassine le journaliste après l’avoir battu.

Mercredi, cela fera trois ans qu’Anna Politkovskaia a été assassinée près de son domicile à Moscou dans des conditions qui sont toujours loin d’avoir été éclaircies. Éternelle opposante à Vladimir Poutine et à ses proches, elle a couvert la guerre de Tchétchénie. Elle enquête sur les faits qui ont permis à ce conflit de naître, sur le comportement des militaires qui y participent et surtout sur l’attitude et les intérêts des politiciens russes. Elle s’intéressera notamment aux troublants attentats qui ont eu lieu dans le sud de la Russie en 1999, attribués à des terroristes tchétchènes et qui ont permis à Vladimir Poutine de devenir si puissant.

Christian Poveda, réalisateur de documentaires franco-espagnol, a été assassiné par balles le mois dernier. Il travaillait sur les Maras, des bandes criminelles qui infestent le Salvador et participent à une insécurité permanente dans ce pays. Il suivait et filmait les membres de l’un de ces gangs, la 18th Street Gang quand il a été tué. La police ne sait pas réellement pourquoi il a perdu le soutien des jeunes qui avaient accepté de l’accueillir.

Cette soirée de projections d’extraits de reportages et de discussion a été animée par Vladimir Vasak, grand reporter à Arte. Y ont participé : Jean-François Julliard, secrétaire général de Reporters Sans Frontières, Pierre-Edouard Deldique, rédacteur en chef à Radio France International, Marco Nassievra, rédacteur en chef de Arte Reportages et Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Observateur. Les assises du journalisme se déroulent à Strasbourg jusqu’au 9 octobre.

Photo : Romain Mielcarek

A propos de l'auteur

Journaliste indépendant, Romain Mielcarek s'est spécialisé sur les thématiques liées à la défense et à la diplomatie. Il travaille régulièrement pour Atlantico, Slate, Défense et Sécurité Internationale et Pays Emergents. Doctorant en sciences sociales, il mène une thèse sur l'influence de l'armée française sur le récit médiatique de la guerre en Afghanistan. Membre de l'Alliance Géostratégique, il a participé à la rédaction des ouvrages "Les guerres low-cost" (Esprit du Livre / 2011) et "Stratégies dans le cyberespace" (Esprit du Livre / 2011).

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