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« Est ce que l’armée essaie de contrôler sa communication ? Oui. Est-ce qu’elle y arrive ? Non.

Ecrit par Romain Mielcarek le 11 mar 2010 à 0:32 Aucun commentaire

Stéphane Fort est spécialiste des questions de Défense au sein du service étranger de France Inter. Journaliste au sein de cette radio depuis 1995, il a été amené à partir en reportage dans de nombreux pays. Il a souvent travaillé aux côtés des militaires français.

Romain Mielcarek – Comment devient-on journaliste défense dans une radio comme France Inter ?

Stéphane Fort en reportage en Afghanistan accompagne des mentors français accompagnant des soldats de l'ANA.

Stéphane Fort - J’ai d’abord été présentateur puis j’ai très vite rejoint le service reportage où je suis resté dix ans. En 2001 je suis allé en Afghanistan pour couvrir la guerre. C’est à partir de là que j’ai commencé à me spécialiser dans les questions de défense. Un peu par hasard d’ailleurs car c’est mon chef de service de l’époque qui me l’a suggéré. J’étais plutôt antimilitariste à l’époque. Mais je me suis vite passionné pour le côté humain du monde militaire : les hommes, leurs engagements et la réflexion qu’ils portent dessus. Le spectre couvert est très large : géopolitique, équipements, stratégie, aviation … A l’époque ce n’était pas à la mode d’être journaliste Défense, le poste n’était pas valorisé par les rédactions. Les choses ont changé avec les attentats du 11 septembre puis les guerres en Afghanistan et en Irak. Il y a eu un besoin de spécialistes disposant d’une vraie expertise sur ces sujets et d’un bon carnet d’adresse.

Je suis allé sur tous les théâtres d’opération français : le Tchad, la Côte d’Ivoire, la Centrafrique, le Mali … Depuis 2001, j’ai travaillé en Afghanistan une douzaine de fois. Avec ou sans les militaires. Je suis également allé dans des régions où les problématiques sont plus géopolitiques comme les deux Corées ou la piraterie.

Romain Mielcarek – Lorsque vous suivez les militaires en opération, comment vous reçoivent-ils ? Quelles limites fixent-ils à votre présence ?

Stéphane Fort – Est-ce que l’armée essaie de contrôler sa communication ? Oui. Est-ce qu’elle y arrive ? Non. Pas totalement. Mais en même temps quand on passe du temps avec les soldats, on ne peut pas avoir un officier sur le dos en permanence. Chacun vit sa vie et je peux discuter avec les militaires du rang. Par contre, c’est mon métier de percevoir l’essentiel. Un conducteur de blindé va avoir une opinion sur la stratégie menée par la France mais il faut se demander si elle va être pertinente. La communication va plutôt faire attention à ce que les journalistes qui viennent soient au courant des questions essentielles et ne se laissent pas séduire par les illusions de propos croustillants qui ne sont pas toujours représentatifs de la réalité.

Même si on est des spécialistes et que l’on est souvent amenés à travailler avec les militaires, ils ne peuvent pas nous ostraciser. L’armée ne peut pas exclure un média comme France Inter. Nous on se lie avec les hommes : on partage la popote, on boit une bière, on subit les tirs avec eux. Alors on garde leurs téléphones et quand ils rentrent en régiment ils deviennent des relais sur lesquels on peut compter.

Romain Mielcarek – N’est-ce pas difficile de quitter les militaires pour aller aussi rencontrer les populations ?

Stéphane Fort – C’est primordial de rencontrer les populations. C’est la problématique des journalistes embarqués. Il y en a pour qui on ne peut pas faire correctement et objectivement son travail au milieu de troupes de soldats. Le reporter est-il libre ? Est-il fiable ? Dans tous les cas je pense qu’on doit le faire. On doit raconter comment vivent ces Français, ces Américains ou ces Britanniques au sein des conflits. Ca intéresse les citoyens qui les ont mandatés et qui paient pour ces missions.

Quand on les quitte pour aller chercher les réponses à d’autres questions, il faut respecter une checklist très précise. Partir en reportage dans des zones dangereuses demande des repères et des connaissances très claires de ce qui s’y passe. En Afghanistan par exemple, il faut avoir un bon fixeur qui bénéficie d’un bon réseau et qui de fait ne sera pas le même si on travaille à Kaboul ou dans la vallée d’Alassai. Avant de partir avec lui, il faut s’assurer qu’un malek, un ancien, influent dans la région accepte et mette avec vous un homme facilement identifiable qui fera office de passeport. Il faut comprendre la culture locale : si vous êtes venu avec des militaires et que vous revenez seul, les gens vont se demander si vous n’êtes pas un agent de renseignement.

Romain Mielcarek – Comment travaillent les armées des autres pays ?

Stéphane Fort – Les Américains et les Britanniques sont très organisés. Parfois ils sont plus «langue de bois » que les Français mais ils ont l’avantage d’avoir des officiers généraux qui émettent des critiques et s’expriment dans la presse, ce qui est inconcevable en France. Quand quelque chose déplait d’un point de vue politique, ils nous font passer des messages en off mais ne parleront pas officiellement.

Romain Mielcarek – C’est important pour les hommes de pouvoir raconter leur histoire ?

Stéphane Fort - Eux aussi ont des messages à faire passer. Ils ne comprennent pas toujours les conflits dans lesquels ils sont engagés. Je me souviens de discussions avec des militaires où finalement c’était eux qui nous demandaient ce que nous pensions. Nous avions vu le général, le colonel, tel ou tel politique et du coup nous avions une vision plus globale. Les relations entre militaires et journalistes sont toujours un peu ambiguës.

Il y a deux sortes de militaires. Ceux qui parlent, qui aiment parler, qui voit la presse comme une tribune et puis ceux qui ne veulent pas, qui détestent les journalistes pour tout un tas de raisons. C’est toujours embêtant quand ce sont des responsables mais on se fait une raison. J’ai déjà passé quinze jours au fond d’une vallée à camper avec des soldats français. Il y a ceux qui ne parlent pas beaucoup et puis ceux qui spontanément viennent discuter et poser des questions. Souvent, j’essaie de leur expliquer que je travaille comme eux : j’ai une mission qui m’a été confiée par mon chef et j’ai des impératifs pour la remplir.

Romain Mielcarek – Quand on est avec une section en patrouille, n’a t-on pas l’impression d’être un poids pour eux, de les ralentir ?

Stéphane Fort – Ce qui est important c’est que eux en soient conscients. Nous, nous faisons des stages pour apprendre à nous situer sur le terrain : comment appréhender un terrain miné, comment réagir pendant une attaque ou une prise d’otages. Pendant les debriefings, les commandos des forces spéciales qui s’occupaient de l’instruction ont remarqué que nous compensions nos faiblesses physique par notre mental ou en analysant les situations. Nous ne sommes pas des athlètes et il faut pouvoir suivre. Les rédactions y veillent. Moi par exemple, j’ai toujours insisté pour porter ma ration, ma dose de flotte et mon sac !

Sur le terrain, en Afghanistan par exemple, il y a des procédures à suivre. En cas d’accrochage, j’arrête mon interview, c’est du bon sens. L’officier qui m’accompagne prend alors les commandes, je le suis et il veille à ma sécurité. Je mesure 1m95, là-bas ma tête dépasse la cime des arbustes. Il faut s’adapter et si il faut avancer sur les genoux je le fais.

Romain Mielcarek – Une couverture médiatique efficace, c’est possible ?

Stéphane Fort – Actuellement il y a un panel varié de médias qui s’intéressent au sujet de l’Afghanistan. Sur France Inter par exemple, nous faisons des reportages avec les militaires français, avec les militaires afghans, au sein de la société civile, sur la population ou la corruption par exemple. La rédaction qui veut traiter l’Afghanistan peut le faire. Ça prend du temps. Il y a des pays où il est beaucoup plus compliqué d’aller comme la Somalie par exemple, pour des raisons de sécurité.

Les auditeurs nous reprochent parfois d’oublier certain lieux et c’est vrai. Comme les Comores où des dizaines de personnes meurent chaque année en suivant des passeurs qui leur font traverser la mer entre Anjouan et Mayotte. Mais ce ne sont pas 150 morts d’un coup, les gens disparaissent au fur et à mesure. Ce n’est pas sous le feu de l’actualité mais effectivement on devrait faire un sujet dessus.

Un média ce n’est pas un seul cerveau. Nous sommes une équipe qui discute et se pose des questions en conférence de rédaction. Il y a des journalistes qui sont malheureux de ne pas pouvoir traiter certains sujets. Et en général les problèmes sont plutôt basiques : manque d’effectif, manque de moyens ou manque de personnes maîtrisant le sujet et pouvant s’y attaquer.

Cette interview est la version intégrale d’un entretien réalisé dans le cadre d’un dossier sur les relations entre journalistes et militaires dans les pays en guerre publié dans le magazine Témoignage chrétien numéro 3382 daté du 4 février 2010.

Photo : DR

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