Israël : le gouvernement d’union nationale peut-il mener le pays à la guerre ?

Au début de la semaine, Benyamin Netanyahou est parvenu à mobiliser à ses côtés ses principaux opposants du parti Kadima. Ce gouvernement d’union nationale est-il annonciateur d’une montée des tensions avec l’Iran comme, en 1967, il avait été annonciateur de la guerre des Six jours ? Le géopolitologue Frédéric Encel, auteur de Atlas géopolitique d’Israël, répond à nos questions pour le site Atlantico.

En 1967, moins d'une semaine après la mise en place du gouvernement d'union nationale, la Guerre des Six jours éclatait.

Romain Mielcarek – La mise en place d’un gouvernement d’union nationale en Israël conforte le pouvoir de Benyamin Netanyahou. Ne risque-t-elle pas aussi d’amener Israël à aller plus loin dans sa confrontation avec l’Iran ?

Frédéric Encel - La composition de ce gouvernement est plus une conséquence de la crise iranienne qu’une cause ou un amplificateur de celle-ci. L’arrivée au gouvernement de l’opposant Shaoul Mofaz, un militaire, ne change en rien les capacités de Benyamin Netanyahou. Le Premier ministre avait déjà avec Ehoud Barak toutes les informations, le renseignement et les conseils pour décider de manière souveraine d’intervenir ou pas, le cas échéant.

Je ne pense pas que la situation évoluera vers une tension plus forte, d’autant plus que Shaoul Mofaz ne devrait pas disposer du portefeuille de la Défense. A mon sens, c’est un gouvernement qui est davantage destiné à rassurer en interne : en période de doutes, de crise, comme cela a souvent été le cas en Israël, le public israélien apprécie de voir l’ensemble de sa classe politique se réunir. Plus en tout cas que Téhéran qui, à mon avis, se moque bien de savoir qui compose ce gouvernement. Enfin, c’est un signe adressé aux Etats-Unis où l’on attend le résultat des élections en novembre prochain : pour constituer un interlocuteur légitime, Benyamin Netanyahou doit composer un gouvernement très majoritaire.

RM – La mise en place d’un gouvernement d’union nationale, en Israël, a déjà été synonyme d’une crise militaire majeure : en juin 1967, c’est ce qui s’est passé peu avant la guerre des Six jours. Qu’est-ce qui différencie cette période de celle que nous vivons aujourd’hui ?

FE - Il y a trois différences fondamentales. La première, c’est qu’à l’époque, le gouvernement avait appelé à partager le pouvoir avec l’opposition. Or actuellement, Ehoud Barak a fait sécession et son parti a enchaîné des résultats historiquement bas. Il ne dispose plus que de 7 députés à la Knesset. Cette-fois, le parti qui faisait mine de faire opposition, Kadima, est beaucoup plus proche du Likoud de Benyamin Netanyahou. Rien à voir donc avec l’opposition ferme entre les deux grandes tendances politiques bipolaires de la fin des années 1960.

La seconde est géostratégique. Aujourd’hui, aucune coalition militaire ne menace Israël. J’irai même plus loin : aucun Etat à court terme ne menace l’Etat hébreux, ni l’Iran, ni la Turquie, ni aucun autre pays arabe.

Enfin, la première puissance mondiale, aujourd’hui, reste fermement associée à Israël. Dans les années 1950 et 1960, c’était moins le cas. La France, notamment, était alors beaucoup moins bien disposée à l’égard de ce pays.

RM – Dans la presse, la mise en place de ce gouvernement a été perçue comme un soutien sans faille à Benyamin Netanyahou. Le Premier ministre israélien a-t-il plus carte blanche aujourd’hui qu’hier ?

FE - Tout dépend ce que l’on appelle avoir carte blanche. Si Benyamin Netanyahou avait provoqué les élections législatives comme il l’avait promis, il l’aurait à priori emportée haut la main. Par un faux paradoxe, il prend aujourd’hui un risque : en repoussant ce scrutin d’un an et demi, il s’expose à tout ce qui peut se passer entre temps et à une évolution des équilibres politiques.

Carte blanche pour quoi faire ? Pour en intervenir en Iran, il n’avait pas besoin de Shaoul Mofaz. Pour changer la loi électorale, il a par contre probablement plus besoin de s’associer à son opposant. Parmi ses volontés de réforme, il veut mettre en place un service militaire universel, applicable notamment aux ultraorthodoxes. Une décision qui nécessite l’unanimité politique pour être appliquée. Peut-être là, c’est vrai, a-t-il pour une bonne année une forme de carte blanche.

RM – Shaoul Mofaz, l’adversaire politique de Benyamin Netanyahou, semble être l’homme clef de ce nouveau gouvernement d’union nationale. Pouvez-vous nous expliquer qui est ce personnage ?

FE - Shaoul Mofaz a un profil relativement classique en Israël. Officier prestigieux, il est issu d’une immigration très modeste originaire de l’Iran. Il a commandé dans l’une des unités combattantes les plus prestigieuses d’Israël. Une unité dont Benyamin Netanyahou a d’ailleurs fait partie en son temps. Il a ensuite commandé l’Etat-major et a finalement été ministre de la Défense. Il a le CV parfait.

En revanche, son aura personnelle en dehors de la sphère militaire est plus réduite. Dans le monde politique, il a emporté la direction Kadima de justesse. Il y représentait malgré tout un profil plus à droite au sein de ce parti, étant lui-même un transfuge issu du Likoud. Tout cela est finalement assez classique de la salade politique israélienne.

Shaoul Mofaz l’a emportée aussi parce qu’il était favorable à une telle alliance avec Benyamin Netanyahou. Sur le fond, il n’a pas grand-chose à proposer de différent de l’actuel gouvernement. C’est quelqu’un qui veut s’accrocher à la locomotive Netanyahou, espérant ainsi que Kadima obtienne un bon score aux élections l’année prochaine et pourquoi pas obtenir le ministère de la Défense au sein d’un futur gouvernement.

Photo : DR

A propos de l'auteur

Journaliste indépendant, Romain Mielcarek s'est spécialisé sur les thématiques liées à la défense et à la diplomatie. Il travaille régulièrement pour Atlantico, Slate, Défense et Sécurité Internationale et Pays Emergents. Doctorant en sciences sociales, il mène une thèse sur l'influence de l'armée française sur le récit médiatique de la guerre en Afghanistan. Membre de l'Alliance Géostratégique, il a participé à la rédaction des ouvrages "Les guerres low-cost" (Esprit du Livre / 2011) et "Stratégies dans le cyberespace" (Esprit du Livre / 2011).

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