Karachi, l’affaire que Sarkozy veut oublier

Fabrice Lhomme et Fabrice Arfi livrent dans Le contrat un travail d’enquête exceptionnel sur les dessous de l’attentat de Karachi et du contrat Agosta. Une affaire qui mêle des acteurs politiques influents tant en France qu’au Pakistan et qui a eu pour conséquence la mort de onze français.

De Nicolas Sarkozy au couple Bhutto en passant par des intermédiaires de plus en plus évoqués dans l'enquête en cours.

Et si l’attentat du huit mai 2002 n’avait pas été commis par un groupuscule terroriste proche d’Al-Qaeda ? Cette question a longtemps été totalement rejetée par la justice et le pouvoir. Elle est aujourd’hui plus d’actualité que jamais. Ce jour là, onze employés de DCNS sont tués à Karachi par l’explosion d’un véhicule garré contre leur bus. Des doutes sont pourtant émis par les enquêteurs pakistannais, français et même américains qui ne comprennent pas pourquoi des islamistes viseraient la France, alors considérée comme peu active en Afghanistan, mais surtout moins menacée que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne.

Au cours des premières années de l’enquête, toute autre hypothèse que celle du terrorisme islamiste est laissée de côté par le juge Jean-Louis Bruguière, premier magistrat en charge du dossier. Depuis, il a été repris par le juge Marc Trévidic, qui a suivi de nouvelles pistes. Des interrogations sont particulièrement soulevées par la possibilité de rétrocomissions qui auraient pu servir à financer la campagne d’Edouard Balladur en 1995.


Affaire de gros sous

Dans les contrats d’armements, en particulier ceux de cette ampleur, des commissions sont versées à différents intérmédiaires, politiques, industriels ou simplement personnes d’influence afin de faciliter l’avancée d’un dossier. Il est par contre illégal de prévoir des intermédiaires « inutiles » qui auraient pour objectif de faire revenir une partie de l’argent en France afin de financer des activités diverses, notamment politiques.

C’est pourtant ce qui semble s’être passé dans le cadre du contrat Agosta, qui concernait la vente au Pakistan de quatre sous-marins. 96 millions de francs auraient été récupérés en rétrocommissions et investis dans la campagne présidentielle d’Edouard Balladur. L’opération était d’un intérêt très limité pour la France qui a perdu de l’argent mais aussi pour le Pakistan qui n’avait un intérêt stratégique que très limité dans l’aquisition de ces engins. Des politiques ont pourtant bien poussé le contrat pour s’assurer de sa signature. A quelles fins ? Il n’y a pour l’instant pas de preuves mais des pistes. Des pistes d’autant plus intéressantes qu’elles passent par un certain nombre de politiques de premier rang : un ancien président, d’anciens ministres, patrons d’industrie et fonctionnaires de haut niveau sont évoqués dans l’ouvrage. Le plus important étant Nicolas Sarkozy, alors ministre du Budget et très proche collaborateur du candidat Balladur. Il est soupçonné d’avoir été l’un des principaux responsables du montage financier.

Le travail de la justice reste difficile. Un nombre important de pièces utiles au dossier sont protégées par le secret défense. L’affaire se mélange également avec le contrat Sawari II avec l’Arabie Saoudite, ce qui complique d’autant plus les choses.

Travail d’enquête

Les deux journalistes, spécialistes de l’investigation, ont effectué un minitieux travail de récolte d’information. Au travers des pages de ce livre, ils explorent différentes pistes et tentent de réunir les pièces d’un puzzle particulièrement complexe.

Ils ont fait l’effort louable et compréhensible de ne publier que des témoignages assumés, ce qui est d’autant plus difficiles qu’un certain nombre de leurs interlocuteurs craignaient apparemment pour leur vie et leur sécurité. Leur travail est en tout cas à suivre sur le site Mediapart où ils continuent de publier régulièrement l’avancée de leurs enquête sur ce sujet.

Une affaire à suivre et un livre à lire pour ceux qui s’intéressent à cette affaire mais aussi aux secrets d’Etat et aux contrats d’armement.

Le contrat – Karachi, l’affaire que Sarkozy veut oublier
Fabrice Lhomme et Fabrice Arfi
Editions Stock

A propos de l'auteur

Journaliste indépendant, Romain Mielcarek s'est spécialisé sur les thématiques liées à la défense et à la diplomatie. Il travaille régulièrement pour RFI, Atlantico, Slate, Défense et Sécurité Internationale et Pays Emergents. Doctorant en sciences sociales, il mène une thèse sur l'influence de l'armée française sur le récit médiatique de la guerre en Afghanistan. Membre de l'Alliance Géostratégique, il a participé à la rédaction des ouvrages "Les guerres low-cost" (Esprit du Livre / 2011) et "Stratégies dans le cyberespace" (Esprit du Livre / 2011).

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