Centrafrique : les pertes sud-africaines déclenchent un fiasco politique

 

L’Afrique du Sud n’avait pas perdu autant de soldats d’un coup depuis vingt ans. L’image des hommes tués par les rebelles à Bangui, rapatriés à Pretoria dans des cercueils aux couleurs nationales, crée la polémique. Que faisaient ces militaires à l’autre bout du continent ?

Les militaires sud-africains restent peu habitués à ce type de déploiement à l'étranger. ©DR

Les militaires sud-africains restent peu habitués à ce type de déploiement à l’étranger. ©DR

La prise de contrôle de la République centrafricaine par la Séléka, le mouvement rebelle qui a chassé le président François Bozizé du pouvoir, se transforme en déroute politique pour le président de l’Afrique du Sud. Jacob Zuma voit réclamer sa démission par une opposition qui n’entend pas accepter la mort de 13 soldats dans des combats pour protéger le pouvoir en place à Bangui.

C’est en effet la plus grosse perte militaire encaissée par l’armée sud-africaine depuis la fin de l’apartheid en 1994. A Pretoria, le moins que l’on puisse dire est que la population n’était pas habituée à voir des avions décharger des cercueils portant les couleurs du pays. Ces hommes, ainsi que leurs 27 camarades blessés au cours de combat contre les rebelles centrafricains les 23 et 24 mars dernier, étaient le dernier rempart qui protégeait François Bozizé.

Les Sud-Africains ne comprennent pas ce que leurs soldats faisaient à l’autre bout du continent. Pretoria avait signé avec Bangui un accord bilatéral, en 2007, pour envoyer une unité d’instructeurs chargée de former des services de protection pour les hautes personnalités de la Centrafrique. Comprendre fournir une garde rapprochée à François Bozizé. Fin 2012, alors que la Séléka gagne du terrain, Jacob Zuma décide d’envoyer un détachement de 200 hommes supplémentaires. Officiellement, ils sont là pour renforcer leurs camarades. Leur présence est pourtant perçue comme une protection assurée directement au président centrafricain.

Au moment de la prise de Bangui  c’est en tout cas comme cela que le perçoivent les rebelles. Le contingent sud-africain passe pour être l’un des murs à abattre pour faire tomber le pouvoir en place. Les hommes de la Séléka les attaquent directement à leur camp, au cours de combats qui dureront près de neuf heures et qu’ils remporteront grâce à un énorme avantage numérique.

Face à la polémique et à la déroute de l’ancien régime, Jacob Zuma a décidé mercredi de retirer les troupes sud-africaines de Centrafrique, le gros de ce retrait ayant d’ores et déjà été effectué. Il refuse que « l’Afrique du Sud et les troupes sud-africaines ne servent un gouvernement inconstitutionnel ». La légitimité de Michel Djotodia, le chef de la Séléka et président par intérim autoproclamé, n’a été reconnue par aucun Etat de la sous-région. Réunis à N’Djaména, au Tchad, les membres de la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale (CEEAC) ont refusé d’admettre les rebelles centrafricains comme un interlocuteur légitime et ont temporairement exclu Bangui de leur assemblée.

Personne, pourtant, ne semble enclin à vouloir aller déloger les milliers de rebelles qui ont pris le contrôle du pays, puis de sa capitale. Jacob Zuma, en annonçant le retrait des troupes sud-africaines, a aussi assuré qu’elles « restaient à la disposition de la CEEAC si une intervention se décidait ».

L’autorité de Jacob Zuma en prend tout de même un coup. Son parti, l’ANC, a porté plainte contre des journaux étrangers, The Guardian et The Mail, qui ont publié des articles dans lesquels ils accusent Pretoria d’avoir déployé ses troupes en échanges d’accords miniers en Centrafrique. Scandalisé, le président sud-africain a de son côté estimé que l’on « ne demande à aucun pays de s’expliquer sur sa stratégie militaire comme on le fait en ce moment pour l’Afrique du Sud ».

A propos de l'auteur

Journaliste indépendant, Romain Mielcarek s'est spécialisé sur les thématiques liées à la défense et à la diplomatie. Il travaille régulièrement pour RFI, Atlantico, Slate, Défense et Sécurité Internationale et Pays Emergents. Doctorant en sciences sociales, il mène une thèse sur l'influence de l'armée française sur le récit médiatique de la guerre en Afghanistan. Membre de l'Alliance Géostratégique, il a participé à la rédaction des ouvrages "Les guerres low-cost" (Esprit du Livre / 2011) et "Stratégies dans le cyberespace" (Esprit du Livre / 2011).

Nombre d'entrées : 942

Commentaires (1)

  • Philippe-Joseph Salazar

    Un autre aspect: il existe en Afrique du Sud une défiance de la part du public envers les opérations militaires, c’est-à-dire sur ce qu’on nomme encore ici la « déstabilisation » des pays voisins. Cette « déstabilisation » fut un des griefs de la Commission Vérité et Réconciliation, concernant la politique extérieure de la République avant le passage au suffrage universel en 1994. En général l’armée jouit en Afrique du Sud de peu de respect. L’émotion fut vive, mais passagère, une excitation rhétorique – la cérémonie de retour des cercueils a été copiée sur ce qu’on pouvait voir sur la BBC au sujet de soldats de Sa Majesté. Une excitation rhétorique télévisuelle. Le public l’a déjà oublié. Par contre la vraie question que posent les journaux (dont le lectorat est réduit et l’impact limité : c’est la télévision d’Etat qui touche la masse des gens, et elle est très discrète) est celle de la collusion des entreprises minières avec le premier cercle du président Zuma. Cela s’ajoute à la révélation récente de l’engagement présumé du fabricants d’armes, Denel (une entreprise semi-publique, fondée par le régime précédent), dans la fabricaion de drones pour déploiement au Moyen-Orient. Et au très long scandale dit « arms deal » où EADS, vieille formule, aurait trempé., et l’ancien président Mbeki. En général les Sud-Africans ne veulent pas d’aventure extérieure, n’ont pas de respect pour une armée (naguère redoutable), une marine (jadis prestigieuse), et une chasse (naguère formidable), et sont souvent surpris que l’Afrique du Sud, modèle de vertu politique sur quoi veille encore Nelson Mandela comme la Statue du Commandeur, puisse même avoir des fprces armées. Que la plus forte armée d’Afrique ait accepté de mettre bas les armes devant les mouvements de Libération, en 1993, doit jouer dans l’inconscient collectif. Je termine en notant que, durant la transition démocratique, les forces armées sont rapidement, harmonieusement et avec discipline intégré les guerilleros de la ANC et du PAC, un modèle de gestion que la police a eu du mal à imiter. C’est probablement le seul bon point à lui décerner, et un exemple de réconciliation qui, hélas diront certains, n’a pas optimisé son efficacité, ni épongé la honte, le mot n’est pas trop fort, à ce que ce modèle de vertu politique, l’Afrique du Sud, possède toujours une armée.

    Répondre

Laisser un commentaire

© 2009-2013 Romain Mielcarek

Retour en haut de la page