Ces femmes qui font la force de la résistance iranienne

Les mouvements d’opposition iraniens en exil ont investi, souvent par nécessité, dans un plein partage des rôles entre hommes et femmes. Ces dernières pourraient être les garantes de régimes politiques plus démocratiques et de systèmes économiques plus favorables.

Le dernier ouvrage de Maryam Radjavi. ©DR

Le dernier ouvrage de Maryam Radjavi. ©DR

Les acquis des femmes iraniennes dans leur combat contre l’intégrisme étaient à l’honneur d’une conférence internationale le 9 mars dernier à la Mutualité à Paris. L’occasion également du lancement d’un ouvrage inédit par Maryam Radjavi, la dirigeante de la résistance iranienne, « un hommage au combat des iraniennes dans leur lutte acharnée pour un nouvel ordre politique fondé sur l’égalité entre les hommes et les femmes».

Selon l’auteur de Femmes contre l’intégrisme, publié aux éditions Jean-Claude Gawsewitch, le principe de l’égalité n’est pas seulement un idéal théorique, mais une réalité que les résistantes et résistants iraniens ont cherché à réaliser dans la pratique. Avec parfois des acquis bouleversants, payés au prix de plus de vingt années d’un combat de tous les fronts, politique, idéologique et culturel, pour le renversement de la dictature. Les avancées de la résistance iranienne constituent une lueur d’espoir de ce que sera l’Iran libre de demain. Mais aussi une contribution précieuse au mouvement pour l’émancipation de toutes les femmes du monde.

Préfacé par l’anthropologue Françoise Héritier, écrit dans un langage simple et sans langue de bois, l’auteur retrace le parcours des militantes iraniennes dans le long et difficile combat qu’elles mènent depuis un quart de siècle contre le régime obscurantiste et misogyne des mollahs :

« Elle attaque de front la question des fondements de l’intégrisme islamique qui détient le pouvoir en Iran ainsi que celle des rapports de compatibilité entre islam et démocratie, question dont on sait, au moins pour la deuxième, à quel point elles sont l’objet de controverses aujourd’hui, relève l’éminente anthropologue française. Mais, femme politique, Maryam Radjavi aborde également cette lourde histoire contemporaine en termes anthropologiques en posant la question des bases idéelles du pouvoir islamique intégriste et en donnant d’entrée de jeu la réponse qui convient : ‘’la misogynie et le rejet de l’égalité des sexes au nom de l’islam constituent la force motrice de l’intégrisme.’’ Pourquoi une telle oppression misogyne désastreuse? Maryam Radjavi répond à cette question princeps de manière exclusivement politique : la répression à l’égard des femmes est nécessaire au maintien de la dictature religieuse. Il y apparaît donc que l’antidote à ce mal inouï se trouve dans la « puissance oubliée » des femmes et qu’il convient, pour vaincre cette culture intégriste dévastatrice, non seulement que les femmes se rendent compte qu’elles sont ‘‘à la pointe du combat’’ mais encore qu’elles en assument volontairement le leadership. »

 

Qui est Maryam Radjavi ?

Maryam Radjavi, dirigeante de l'OMPI, est réfugiée en France.

Maryam Radjavi, dirigeante de l’OMPI, est réfugiée en France.

Maryam Radjavi, née en 1953, s’est engagée dans l’action sociale et politique dans les années 1970, lorsqu’elle était encore étudiante à l’université de Technologie de Téhéran, dans les années sombres de la dictature du chah. Le régime monarchique a exécuté une de ses sœurs, Narguesse, et celui de Khomeiny a assassiné en 1982 une autre de ses sœurs, Massoumeh, morte sous la torture alors qu’elle était enceinte de huit mois. Maryam devient une figure de proue de la section sociale de l’Organisation des Moudjahidine du Peuple d’Iran (OMPI) quand celle-ci  émerge comme principal mouvement d’opposition au régime des mollahs.

En août 1993, le Conseil National de la Résistance d’Iran, c’est-à-dire le parlement en exil, élit Maryam Radjavi présidente de la République pour la période de transition après le renversement des mollahs. Une femme dans la fonction de dirigeante de la résistance représente un formidable défi politique et culturel au pouvoir islamiste, cette incarnation même du machisme débridé dans tous ses états. Sous sa direction, les femmes ont atteint des positions clés dans les rangs de la Résistance et forment plus de la moitié des membres du CNRI, occupant des responsabilités capitales dans les arènes politiques et organisationnelles de la Résistance.

Tel un ressort comprimé que l’on relâche

Dans la notion de leadership des femmes, les mollahs découvrent leur propre antithèse. Maryam Radjavi explique en ces termes le cheminement des militantes iraniennes, qui sera avant tout l’expression d’une nécessité pratique et d’un combat exigeant :

« La résistance iranienne a dû se doter des capacités politiques et sociales nécessaires à la réalisation de changement vers la démocratie en Iran. Le leadership des femmes constitue le paramètre essentiel permettant à ce changement de fonctionner à plein rendement. Étant historiquement réprimées et considérées comme objet d’exploitation, les femmes sont fortes d’une formidable motivation pour mener une lutte les aidant à surmonter rapidement leur manque de confiance en elles. Dans le face-à-face avec la dictature religieuse, nous avons vu qu’une fois libérées de leurs entraves, elles ont fait un grand bond en avant, comme un ressort comprimé que l’on relâche, pour prendre en charge les responsabilités du mouvement de résistance. »

Les Iraniennes représentent la force d’avant-garde de notre époque, estime la dirigeante iranienne :

« La présence des femmes dans la révolution antimonarchiste de 1979, leur rôle héroïque dans la lutte contre la dictature religieuse (notamment sous la torture), et le rôle qu’elles jouent dans l’infrastructure actuelle de la résistance, prouvent que les femmes constituent la force d’avant-garde de notre époque. Cette force a déclenché une vague au sein de la population féminine qui s’est mise en marche avec l’objectif de provoquer un changement démocratique en Iran. Ce flot, devenu la principale force de combat pour la liberté, constitue la grande force de la résistance iranienne. Ce leadership des femmes a également libéré l’énergie des hommes afin de mener ce même combat pour un changement démocratique. Dans cette perspective, les hommes se sont également affranchis de l’esprit d’exploitation d’autrui qui les coupe de leur propre humanité, car le sexisme les aliène eux-mêmes. Ils renouent même avec leur essence humaine et acquièrent une culture inédite qui est une source d’énergie inconnue jusque-là. »

Un critère du progrès de la démocratie et de la tolérance politique

Pour Maryam Radjavi, la participation active des femmes dans le leadership politique développe le potentiel démocratique de tout gouvernement ou mouvement politique :

« Sans cela, les obstacles qui empêchent les femmes de jouer un rôle politique ne remettent pas seulement en cause les droits démocratiques de celles-ci, mais sapent aussi l’infrastructure de la démocratie puisqu’elle repose, par définition, sur le respect des droits humains. Au regard de toutes les sociétés contemporaines, on constate d’ailleurs que la part des femmes dans le leadership politique est un critère de progrès de la démocratie. Dès qu’il s’agit de donner une participation aux femmes, notamment dans la direction politique, les relations sociales fondées sur les idéaux patriarcaux n’ont d’autre choix que de disparaître et de faire place à une nouvelle vision du monde fondée sur le respect au lieu de l’humiliation, sur le soutien aux qualités d’autrui au lieu d’aggraver ses faiblesses, sur l’amour au lieu de la haine et sur le travail collectif au lieu de l’individualisme. Toutes ces valeurs constituent les aspects nécessaires de la démocratie et de la tolérance politique. »

La « force motrice du progrès »

L’auteur estime que pour garantir le progrès et la prospérité dans les pays émergeants, il faut briser le statu quo et laisser les femmes jouer le rôle qui leur revient :

« La présence des femmes dans le leadership politiques joue un rôle crucial dans le développement économique, à tel point qu’on les qualifie de ‘’force motrice de l’expansion’’. Ces dernières années, sous de multiples aspects, les programmes d’expansion économique ont généré des résultats rétrogrades. Non seulement ils n’ont pas été efficaces dans le rétablissement du niveau de vie, mais ils ont même contribué à étendre la pauvreté dans les sociétés en voie de développement. Les femmes sont d’ailleurs les premières victimes de cette précarité et détiennent selon les autorités onusiennes seulement 1 % des revenus financiers au monde. Parallèlement à ce phénomène, la transparence des gouvernants et de la justice, de même que l’efficacité des instruments d’État tendent de plus en plus à disparaître pour laisser place à la violence, à la corruption et à l’inégalité. Pour mener à bien l’expansion économique, l’option du statu quo qui voudrait que les femmes ne soient pas prises en compte débouche sur des solutions de type tyrannie, corruption, ou encore dilapidation des capitaux humains et matériels. C’est une impasse. Il n’y a donc pas d’autre choix que de laisser les femmes jouer le rôle qui leur revient. Dans cette perspective, non seulement une grande puissance (celle des femmes) viendra contribuer au progrès humain mais, plus encore, on verra disparaître un obstacle majeur, c’est-à-dire la culture sexiste. »

Mutation culturelle

L’égalité des sexes reconnue comme un droit humain a été introduite au cœur des objectifs de l’ONU pour le troisième millénaire. Ce programme stipule qu’une voix égale entre hommes et femmes dans les décisions allant du cadre de la famille aux plus hauts niveaux gouvernementaux constitue un paramètre de taille pour l’émancipation des femmes. Pour la résistance iranienne, ce noble objectif universel va au-delà d’une réflexion purement théorique. Les mécanismes de la participation active et égale des femmes dans la lutte pour la libération nationale participent aux acquis concrets de la résistance iranienne dans la confrontation qui l’oppose aux mollahs depuis plusieurs décennies.

Maryam Radjavi explique :

« Au cours de sa lutte pour le renversement de la dictature religieuse, le mouvement s’est rendu compte que les motivations et le dynamisme qui animent les luttes au XXe siècle ne suffisent plus, de nos jours, à écarter les obstacles au combat pour la liberté et la démocratie. L’évolution de la situation politique internationale a généré beaucoup d’entraves à notre mouvement : non seulement il a été difficile d’avancer mais, pour survivre, il fallait mener un combat de plus en plus dur en payant le prix fort. Les résistants ont compris qu’ils devaient également évoluer et avaient besoin d’une culture différente. C’est cette nécessité et cette quête qui nous ont conduits au leadership des femmes. C’était la réponse à la problématique du changement démocratique en Iran. C’était aussi la source d’une véritable mutation culturelle dans les rangs de notre résistance. »

Des solutions nouvelles et le rôle décisif des femmes

Le processus de l’accession des femmes aux hautes responsabilités du mouvement de résistance s’est calquée, résume l’auteur, sur l’élargissement du combat contre la dictature religieuse et l’intégrisme en Iran :

« Nous avons en effet fait face à plusieurs reprises, notamment dans les moments cruciaux, à une alternative dont l’une des propositions plongeait la cause de la liberté et de la démocratie dans le chaos, et l’autre nous imposait un dévouement plus grand encore et une lutte plus accrue. À chaque fois que nous avons opté pour le second choix, nous nous sommes trouvés dans un cheminement qui ne pouvait être mené qu’en donnant un rôle plus déterminant encore aux femmes. Cette mutation commencée il y a 20 ans dans notre mouvement, et qui s’est perfectionné à chaque étape de notre combat, répond à cette idée que l’avènement de la démocratie ne peut avoir lieu que par le leadership des femmes. Il s’agit là d’une réalité dont témoignent aussi les divers processus politiques et économiques des dernières années dans les autres pays. Il faut chercher des solutions nouvelles dans lesquelles les femmes jouent un rôle décisif. »

A propos de l'auteur

Franco-britannique, Sara Narani est iranienne d'origine. Réfugiée en France, elle étudie et enseigne le français et la littérature. Elle vient d'obtenir son doctorat à l'université Paris IV - La Sorbonne. Elle reste une observatrice attentive de l'actualité politique et internationale de son pays d'origine et de l'ensemble de la région.

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