La guerre en Syrie, comme on la comprend en Russie
A l’heure où le chef de la diplomatie syrienne Walid Moallem s’est rendu une nouvelle fois à Moscou pour tenter tout à la fois de trouver une issue à la crise, d’arrêter une date pour des négociations séparées avec l’opposition syrienne et de discuter de la sécurité des citoyens et des missions russes en Syrie, chacun pourrait s’interroger sur la position russe quant au conflit syrien.
La Russie, qui est un des derniers soutiens du régime syrien auquel elle livre des armes, s’oppose à toute ingérence dans le conflit, qui a fait, selon l’ONU, près de 70 000 morts depuis bientôt de deux ans ! Seule grande puissance à entretenir des relations étroites avec Damas, la Russie a jusqu’ici bloqué, avec la Chine, tous les projets de résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le président Bachar Al-Assad.
Dans ce contexte, le Kremlin a mis en garde le régime syrien et les rebelles contre la poursuite de leur conflit militaire qui mènera à « une destruction mutuelle ». « Aucune des parties en conflit ne peut se permettre de miser sur une solution militaire. C’est une voie qui ne mène nulle part, une voie vers la destruction mutuelle », a ainsi déclaré le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. « Il est temps de mettre un terme à ce conflit long de deux ans », a-t-il poursuivi. « Nous voyons des signaux positifs, une tendance vers le dialogue de la part du gouvernement et de la part de l’opposition », a-t-on noté à Moscou .
Le Kremlin fustige « l’obsession de l’opposition » à renverser Bachar Al Assad
Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a estimé que le conflit en Syrie perdurait en raison de « l’obsession » de l’opposition et de la rébellion à renverser Bachar Al Assad. « Tant que cette position irréconciliable restera en vigueur, il ne se passera rien de bon« , a-t-il dit. Il met ici en relief les divergences entre Russes, Iraniens et Chinois d’un côté et Occidentaux et Arabes de l’autre. Pour le Kremlin, fournisseur d’armes de Damas, l’éviction de Bachar Al-Assad est « impossible à mettre en œuvre« , étant entendu que l’opposition n’envisage aucune négociation avant son départ du pouvoir.
Le chef de la Coalition syrienne, Ahmed Moaz al-Khatib, a de son côté affirmé d’après l’AFP que le retrait de l’opposition des réunions internationales était « un message de protestation adressé à tous les gouvernements du monde qui voient comment le peuple syrien est en train d’être tué et ne font que regarder« . M. Khatib était attendu dans les prochaines semaines à Moscou. Il avait aussi été invité à Washington par le sous-secrétaire d’Etat William Burns, d’après l’AFP.
La Syrie et désinformation ?
« Si le régime syrien a été condamné pour crime de guerre par le Comité des droits de l’homme des Nations Unies, il en va de même pour l’opposition syrienne, pourtant les médias n’y reviennent pas. Plusieurs villages au sud-est d’Alep ont été victimes des massacres des rebelles et des insurgés et l’on n’en a pas parlé. De là à dire qu’il y a désinformation », il y a encore un pas à franchir, déclare le journaliste Antoine Sfeir.
La situation est beaucoup plus complexe qu’on ne le pense, Bachar Al-Assad ne tombera pas du jour au lendemain et mènera probablement son mandat à son terme, « jusqu’en 2014. La question est de savoir qui va le remplacer. Probablement un autre alaouite, encore plus dur. Quatre tribus au sein des alaouites demandent au président d’être plus répressif et d’employer des chars ou des hélicoptères » ajoute Antoine Sfeir.
L’infiltration de militants djihadistes étrangers sur le territoire syrien à maintes fois été prouvée. La lecture des communiqués du groupe islamiste radical Jound al-Sham à partir de son sanctuaire, le camp de réfugiés libanais d’Ein Héloué, en décembre 2011 reste inquiétante. On notera que personne n’a semblé écouter les déclarations du patron du renseignement américain, James Clapper, qui voyait derrière les différents attentats la patte des djihadistes du groupe Jabhat al-Nosra, proche de la branche al Qaida en Irak…
Comme le souligne le journaliste du Figaro Georges Malbrunot : affirmer que des djihadistes pénétraient en Syrie, ce n’était pas convenable car c’est assurément reprendre la propagande du régime ! Mais il y a plus, le médiateur de l’ONU et de la Ligue arabe pour la Syrie, Lakhdar Brahimi n’avait-il pas estimé à 2 000 environ le nombre des combattants étrangers infiltrés en Syrie ?
Dans la même veine, Natalia Narotchnitskaïa, chargée de recherche à l’Académie des sciences de Russie (РАН) déclare volontiers que :
« La majorité de l’opposition n’est pas composée de « rebelles » mais de guerriers mercenaires venus de l’extérieur pour nettoyer la Syrie de ses Chrétiens et pour instaurer la charia. Les Alaouites, les Chrétiens et les Kurdes sont menacés par un génocide. Les tueries de Chrétiens à Homs et la destruction des monastères n’en sont qu’un signe précurseur. Les intégristes sunnites en Irak et les talibans en Afghanistan, qui ne font qu’attendre la retraite des troupes américaines, recevront une nouvelle impulsion de la victoire des rebelles en Syrie. »
« La majorité de la population syrienne n’appuie pas cette guerre civile. Les classes moyennes savent que les islamistes s’apprêtent à priver le pays des acquis de l’éducation et de ses libertés. L’exemple libyen est éloquent : femmes privées de droit de vote, jeunes filles interdites d’école, tribunaux islamiques faisant la loi… »
En Syrie, la guerre prend l’aspect d’une opposition religieuse, d’une guerre entre sunnites et alaouites. Si elle se traduit par l’éclatement de la Syrie, les alaouites formeraient un État (le « pays des nazaréens »), qui prolongerait la côte libanaise du côté occidental. Que ferait-on alors des chrétiens, des Turkmènes, des druzes, des Kurdes ? La Syrie n’est pas un pays entièrement sunnite mais une mosaïque de peuples qui a aujourd’hui un fort référent communautaire.
Dans le même temps, au Quai d’Orsay, on reconnaît désormais qu’il y a « urgence » à restructurer l’opposition, afin que celle-ci soit à la fois plus représentative et donc plus attractive pour la population syrienne, « mais surtout qu’elle puisse marginaliser les djihadistes et autres salafistes, qui au-delà de la chute de Bachar Al-Assad veulent surtout instaurer un Etat islamique dans sa version la plus rigoriste », note Georges Malbrunot.
Mais quid de l’annonce par 14 factions islamistes armées salafistes et djihadistes visant à vouloir établir un « Etat islamique » à partir de leurs bastions d’Alep et de sa province ? En attendant, le médiateur de l’ONU et de la Ligue arabe pour la Syrie, Lakhdar Brahimi, vient d’accepter de prolonger sa mission … pour au moins six mois.
Photo : Voice of America / Elizabeth Arrott

G.
Merci pour ce post.
« Comme on la comprend en Russie » comme titre, veut-il dire avec un point de vue neutral / critique ? Ou suis-je devenu russe sans que je m’en aperçoive…
Romain Mielcarek
Il s’agit d’un point de vue qui, au vu du rôle de la Russie dans cette crise, me semble intéressant !
On peut le partager … ou pas