Comment Pékin et Pyongyang ont fait croire que les Etats-Unis avaient utilisé des armes biologiques dans les années 1950

En pleine Guerre Froide, Chinois et Nord-Coréens lanceront une terrible rumeur : les Américains auraient utilisé des armes biologiques contre les deux pays. Le scandale est longtemps repris par la presse internationale … avant que l’on ne comprenne que les preuves ont été montées de toutes pièces.

La question des armes biologiques américaines a alimenté un débat récurrent dont le socle a beaucoup reposé sur des activités de désinformation. En 1952, la Chine et la Corée du Nord prétendent que ces armes ont été utilisées à grande échelle par les Américains qui ont répandu pendant la guerre de Corée : « des insectes vecteurs diffusant la peste, le choléra et d’autres maladies. » Cette déclaration du ministre nord-coréen des Affaires étrangères, Pak Hon-Yong (22 février 1952) est suivie deux jours plus tard par une révélation de son homologue chinois Zhou En Lai qui affirme avec force que des avions américains ont déversé « à 68 reprises, entre le 29 février et le 5 mars 1952, des insectes porteurs de germes pathogènes sur la Mandchourie. »

Mais très vite, il apparaît que les allégations reposent sur des preuves forgées de toutes pièces. Le 18 avril 1953, l’ambassadeur soviétique à Pyongyang, le général Razuvaev, informe le Politburo qu’en février-mars 1952 « en collaboration avec des conseillers soviétiques, un plan d’action a été imaginé par le ministère nord-coréen de la Santé. » Le 2 mai 1953, Moscou charge l’ambassadeur soviétique à Pékin, V.N. Kuznetsov, de transmettre le message suivant à Mao : « Le gouvernement soviétique et le Comité central du Parti communiste ont été induits en erreur. Diffusées par la presse, les informations concernant l’utilisation par les Américains d’armes bactériologiques en Corée étaient basées sur des données fallacieuses. Les accusations contre les Américains étaient fausses. »

Dans un article paru le 27 juin 1999 dans le New York Times, Ed Regis, professeur à l’université Rutdgers dans le New Jersey, soutient que les nombreuses recherches accomplies au cours des vingt dernières années n’ont pas permis de découvrir un seul document d’archives américain prouvant une utilisation quelconque de l’arme bactériologique en Chine et en Corée. Cet intellectuel engagé a développé ce thème sensible dans un ouvrage remarqué, The biology of doom : the History of America’s secret germ warfare project (la biologie du destin (funeste) : Histoire du projet secret américain de la guerre des germes, New York, Henry Holt and company, 1999).

Selon l’universitaire américain, les scientifiques qui ont entériné cette thèse accusatrice ont accepté « les documents de circonstances fournis par les Chinois et les Nord-Coréens sans la moindre analyse quant à leur fiabilité, alors qu’on sait pertinemment qu’ils (les Chinois et les Nord-Coréens) récrivaient l’Histoire dans un but propagandiste. »

En France, l’écrivain Pierre Daix, directeur du journal communiste Ce soir, a démontré en 1976 dans un témoignage bouleversant, J’ai cru au matin, comment l’affaire de la guerre bactériologique américaine avait été montée par le journaliste australien Wilfred Burchett et amplifiée par le mouvement communiste international :

« C’est le moment où va commencer la campagne à propos de la guerre bactériologique en Corée. J’installai en grand les câbles de Burchett. Là, Marcel Prenant ne marquait aucune hésitation. Joliot nous couvrait de son autorité. Nous avions tous besoin de cet exutoire moral. Et ceux qui ont inventé cette extraordinaire diversion – car tout visiblement fut inventé de A à Z – possédaient du génie politique. Ce bourrage de crâne conférait à la chasse aux sorcières qui faisait rage aux États-Unis, une dimension infernale. Quelle n’était pas notre supériorité morale sur l’impérialisme américain ! Je considère aujourd’hui que ma participation de directeur d’un journal du soir dans ce mensonge est une faute aussi grave que ma riposte à Rousset. Fausses nouvelles, excitation à la haine, toute la panoplie du déshonneur pour un journaliste y figure. Que j’aie été conditionné ne m’ôte aucune responsabilité dans la mise en condition que j’ai contribué à répandre. Sinon les nazis seraient irresponsables. Or, ici, j’ai failli en même temps à la morale du journaliste et de l’écrivain d’un côté, à celle du communisme de l’autre. Je me suis rendu coupable d’excitation à la guerre. Mais avec la plus belle inconscience. Dans une atmosphère parmi les communistes qui confinait à l’hystérie collective. »

Les ravages de la désinformation.

Les ravages de la désinformation.

Extrait de :
Les ravages de la désinformation d’hier à aujourd’hui
Michel Klen
Editions Favre
Février 2013
345 pages
22 €

A propos de l'auteur

Officier saint-cyrien, Michel Klen a effectué sa carrière dans le domaine du renseignement. Docteur en lettres et sciences humaines, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont « Les ravages de la désinformation » (Favre / 2013).

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