Libye: le sordide musée aux morts de la place des martyrs
Chez les Libyens, le travail de mémoire est un curieux mélange d’horreur et d’humour. Des images déroutantes pour le voyageur occidental qui peine à comprendre comment ils peuvent afficher avec tant de cynisme les visages de ceux qui ont été tués dans d’horribles conditions.
Depuis la fin de la révolution, la place des Martyrs de Tripoli, en Libye, constitue l’épicentre de la contestation citoyenne. Presque chaque jour, des manifestations s’y déroulent pour le droit des Amazighs (les Berbères du nord-ouest de la Libye), pour la tenue des élections à la date prévue, pour le désarmement des milices… Les plaidoyers s’enchaînent à l’infini, dans une bonne humeur et un climat de tolérance plutôt encourageants. Mais ces épiphénomènes ne réunissent que quelques dizaines d’activistes et autant de curieux.
Une musique lugubre couvre les bruits de klaxons et les conversations des passants. Elle provient d’une tente caïdale dressée à l’autre bout de la place, recouverte de photos et de slogans en arabe que je ne comprends pas. En m’approchant davantage, j’éprouve une réelle difficulté à croire ce que je vois.
Cette tente représente une sorte de musée : un monument éphémère dédié aux victimes de la révolution. On y voit une petite fille souriante sur une photo de classe et, juste à côté, un cliché de son cadavre partiellement dénudé, avec une plaie béante au niveau des intestins et de l’estomac. L’impact provient d’une balle de fort calibre, probablement du 12.7 mm : une véritable boucherie…
Un homme criblé de balles et photographié sur la table métallique d’une morgue présente plusieurs points d’impact au niveau du visage. Sur une autre photo, un homme brandit les restes d’un bébé complètement calciné et coupé en deux au niveau de la taille. La forme du corps, la tête et les bras ne rappellent que très vaguement le corps d’un nourrisson. Il s’agit d’une image atroce, mais probablement pas la pire. Sur ce mémorial cauchemardesque et obscène, la palme de l’horreur revient certainement à une photo plus grande que les autres, où l’on voit un enfant de 6 ou 7 ans, visiblement mort, mais rhabillé sur ses blessures. Le garçon se tient quasiment debout, grâce à un système de planches attaché dans son dos, le long de la nuque et le long des jambes, afin de lui conférer une apparence de vie. Et cette horrible petite marionnette piétine un poster de Kadhafi ! L’image est à vomir ! Pourtant, ici, elle ne choque personne.
Le monde arabe expose ses martyrs avec fierté : leurs portraits, mais également leurs cadavres et leurs blessures les plus atroces. En observant ce panthéon macabre qui ne pourrait jamais trouver sa place dans notre univers, je mesure la distance qui sépare nos deux mondes. Une distance peut-être irréconciliable, qui nous condamnerait à nous tolérer, à nous accepter, sans jamais toutefois pouvoir nous réunir.
Je me souviens de la réflexion d’un ami, en Irak, alors que les posters des kamikazes et les photos des cadavres mutilés par les opérations américaines fleurissaient sur les murs de Bagdad : « Je ne comprendrai jamais un peuple qui met tant de soin à cacher ses femmes et à montrer ses morts… »
Extrait de :
Sahelistan
Samuel Laurent
Editions du Seuil
Mai 2013
370 pages
19,50€
