Du sport au fondamentalisme : le double jeu du Qatar
Si le Qatar fait parler de lui pour ses impressionnants fonds d’investissements dans l’hexagone, il revient aussi régulièrement sur le devant de la scène du fait de soutiens à des groupes fondamentalistes, voir terroristes en Syrie ou en Libye. Karim Sader, fin connaisseur du petit émirat, nous propose son éclairage :
- ActuDéfense – Lorsque l’on parle du Qatar, c’est tantôt pour évoquer le soutien de ce pays à des organisations fondamentalistes, tantôt pour débattre d’une politique d’investissement qui va du sport aux entrepreneurs de nos banlieues. Comment expliquer un tel paradoxe ?
Karim Sader - Le Qatar est un pays qui jouit d’une conjoncture particulièrement favorable pour mener à bien sa stratégie : une croissance économique insolente dopée par ses richesses gazières, un facteur démographique confortable, et, surtout, l’absence de contestations politique et sociale sur son territoire du fait d’une société relativement peu politisée, et qui plus est parfaitement alignée sur les grandes orientations du régime. L’on rappellera au passage qu’en dépit du caractère autoritaire du pouvoir qatari, l’Emirat a totalement échappé à la dynamique des « printemps arabes » qui a touché ses voisins.
L’ensemble de ces facteurs permettent ainsi à Doha de cultiver parfaitement ce paradoxe que vous évoquez et qu’il serait quasi impossible à nos démocraties occidentales d’appliquer du fait de nombreux paramètres qui n’existent pas au Qatar, à savoir l’alternance politique (la sanction des urnes), une opinion publique ou encore une presse apte à relever les incohérences dans l’exercice du pouvoir.
Il faut en revanche souligner l’apparition d’un paramètre nouveau auquel est confronté le Qatar depuis ces deux dernières années : l’attention grandissante portée par l’opinion publique internationale aux agissements du minuscule émirat. Car, en accédant au rang de puissance régionale depuis l’avènement des « printemps arabes », le Qatar se voit contraint de payer le prix de cette notoriété qui conduit l’opinion publique, la presse et les médias occidentaux à scruter davantage les ambigüités de sa politique.
Sans chercher très loin, l’exemple le plus frappant concerne l’opinion française. Sous le mandat de Nicolas Sarkozy, l’Emirat demeurait relativement peu connu du grand public hexagonal. Cela donnait aux qataries une grande marge de manœuvre pour influer sur la « nouvelle politique arabe » de la France, et ce, à l’abri des regards de l’opinion. Les choses ont changé à présent, le grand public ayant pris conscience de l’importance de ce pays qui va jusqu’à s’inviter dans une mission de service publique en finançant des projets d’entrepreneurs issus des zones défavorisées. Sans parler bien sûr de la boulimie financière que suscitent l’économie française et le secteur de l’immobilier auprès des investisseurs qataris.
A présent, ce partenaire privilégié de la France fait désormais parler de lui, jusqu’à susciter les passions et s’inviter dans les débats cours de la dernière campagne présidentielle en France.
- La visite de Nicolas Sarkozy pour parler de sport dans le cadre des « Doha Goals » s’inscrit-elle dans cette stratégie de prestige à l’international voulue par le Qatar ?
Dans ce cas bien précis, Nicolas Sarkozy est dans son rôle d’ancien président qui le conduit à participer à des conférences dans le cadre de grands évènements internationaux. La venue d’un ancien chef d’Etat à Doha est sans doute également un gage de soutien à l’ascension diplomatique du minuscule émirat. Enfin, les liens privilégiés entre Sarkozy et l’Emir Hamad ne sont certainement pas étrangèrs à ce choix d’inviter l’ancien locataire de l’Elysée pour venir prononcer un discours sur le sport.
Mais pour revenir sur la politique des paradoxes cultivés par Doha, je pense que ce sur quoi nous devrions nous interroger n’est pas tant l’ambigüité qui plane autour de la stratégie du Qatar, mais la capacité de certains décideurs à l’accepter pleinement. Il faut dire qu’il existe une forte complaisance de la part de nos dirigeants à l’égard de ce pays. La raison est très simple : alors que nos économies occidentales pâtissent de la crise de la dette, les investissements d’un Emirat disposant d’un excédent de liquidités et jouissant d’une croissance économique exceptionnelle, sont plus que bienvenus.
Pourtant, il faut être clair sur un point, n’en déplaise à de nombreux dirigeants qui s’efforcent de rassurer l’opinion sur l’image de Doha : le Qatar demeure un Etat aux antipodes du modèle prôné par la France. Monarchie absolutiste, dominé par l’Islam et où l’alternance politique ou bien l’existence d’un Parlement aux prérogatives contraignantes sont totalement inexistantes. Sans compter que le Qatar dispose des lois sur la liberté de la presse parmi les plus archaïques au monde – rapports de Reporter sans Frontières à l’appui. La « lune de miel » entre Paris et Doha comporte donc de nombreuses contraintes.
- Quel est le risque, pour la France, d’accepter ces contraintes ?
A la lumière des multiples partenariats noués entre Paris et Doha ainsi que des sommes injectées par le Qatar dans l’économie française, je m’interroge sur la capacité qu’aura la France à critiquer les choix politiques de l’Emirat comme nous le faisons pour d’autres Etats de la région ?
A plus long terme, sans nourrir de fantasme, on peut s’interroger sur la problématique de la souveraineté. Mais cette réflexion n’est pas uniquement liée au Qatar, puisqu’elle débouche sur un questionnement plus global au sujet des conséquences de la mondialisation et la remise en question du sacro-saint modèle de l’Etat-Nation qui en découle…
- Le paradoxe dont nous parlons ici est-il propre au Qatar ou se retrouve t-il dans les autres pays du Golfe ?
Non, effectivement. Mais la France a une relation largement privilégiée avec le Qatar. D’ailleurs, je considère la politique de Nicolas Sarkozy du « tout Qatar » comme une erreur stratégique. Attention : je ne parle ici ni de morale ni de cohérence des idées. Je m’interroge au contraire sur les marchés perdus aux Emirats Arabes Unis ou en Arabie Saoudite, qui reste l’un des plus importants du Moyen-Orient et le premier producteur de pétrole. Privilégier à tout prix le Qatar, quand ces pays sont en concurrence, a certainement desservi les intérêts de la France. Lorsque Nicolas Sarkozy fait une brève escale à Ryad pour se rendre à Doha, cela est perçu comme un véritable crime de lèse-majesté dans les pays du Golfe.
Interview réalisée pour le site Atlantico