De la guerre juste à la paix juste

Les conflits modernes sont marqués par l’idée de la guerre juste, au nom des droits humains et du rejet de l’obscurantisme et de la tyrannie. Pourtant, les populations occidentales sont frileuses à l’idée de voir leurs armées s’enliser dans des crises complexes. Et s’il l’on raisonnait en termes de paix juste, ou tout du moins acceptable pour les différents groupes ?

Les conflits modernes sont exigeants financièrement et humainement. ©ECPAD

Les conflits modernes sont exigeants financièrement et humainement. ©ECPAD

L’un des problèmes que pose l’irruption des sociétés dans l’arène diplomatique est relatif aux conditions de sortie de crise. Aussi bien en Afghanistan qu’en Irak, au Kosovo qu’au Congo, il est difficile de pointer les objectifs atteints qui justifieraient le retrait des forces engagées. S’il est bien sûr difficile de prendre la décision d’intervenir – quand l’abstention est, de loin, la position la plus confortable – il est encore plus difficile de se désengager, tant les résultats restent en deçà des intentions déclarées.

Le démantèlement des institutions d’États souvent autoritaires qui imposaient un semblant d’unité et la faible crédibilité des structures importées rendent illusoire l’instauration rapide de l’État de droit promis par les initiateurs de l’intervention. Même si des élections peuvent être rapidement organisées – comme ce fut le cas en Irak dès 2005 – la polarisation autour des communautés ethniques et religieuses consacre dans le meilleur des cas le groupe le plus puissant au détriment des minorités qui contesteront très vite le verdict des urnes.

Dans une situation de guerre civile ouverte ou larvée, l’organisation d’élections générales n’est pas la garantie de la pacification. Parfois même, la perspective d’une élection peut servir de déclencheur aux affrontements, comme ce fut le cas au Congo-Brazzaville en 1997, le groupe ethnique assuré de perdre pouvant avoir la tentation de prendre les devants pour éviter de se retrouver confronté à une majorité menaçante.

Bien plus, même si des observateurs internationaux donnent un satisfecit global au processus électoral, il est à craindre que les nouveaux dirigeants, trop inexpérimentés après avoir été écartés du pouvoir pendant des décennies, s’en remettent ouvertement aux forces extérieures, ou alors cèdent à la tentation de la corruption.

Dans les deux cas de figure, les opposants auront beau jeu de dénoncer la mainmise étrangère ou la vénalité des nouveaux dirigeants pour justifier la reprise des combats. Si, comme dans le cas irakien, les structures de l’ancien pouvoir – le parti unique et l’armée – ont été démantelées, les insurgés auront tout loisir de s’équiper dans les arsenaux que les forces d’occupation n’ont pas entièrement sécurisés et de se former auprès des anciens militaires pour défier avec les moyens de la guérilla les forces d’occupation. Celles-ci sont d’autant plus mal à l’aise face à ce type de combat que toutes les tentatives pour les adapter aux guerres révolutionnaires, aux conflits de faible intensité, aux conflits asymétriques ou à la contre-insurrection se sont heurtées aux contraintes juridiques qui s’imposent à elles alors que leurs adversaires prétextent de leur infériorité numérique et matérielle pour ignorer ces règles.

Il est en effet toujours aussi difficile d’affronter le guérillero de Mao « à l’aise au milieu de la population comme un poisson dans l’eau » que de détruire un stock d’armes entreposé sous une école ou d’éliminer un quartier général installé sur le toit d’un hôpital. Le guide interprétatif du CICR de 2009 sur la participation directe aux hostilités apparaît ainsi tout aussi inadapté pour éliminer la menace d’un taliban qui, neuf mois sur douze, cultive paisiblement ses terres que pour neutraliser un hacker qui, à des milliers de kilomètres de distance – peut interférer avec les systèmes d’observation et de communication.

Ainsi, la fragilité des nouvelles structures importées, la corruption, la diffusion des armements, la capacité de nuisance de minorités déterminées contribuent à transformer la sortie de crise en une épreuve de force imposée par les vaincus à ceux qui avaient cru emporter une facile victoire en se justifiant d’avoir mené une guerre juste alors qu’ils se révèlent incapables de négocier une paix juste qui permettrait de sortir de l’impasse.

La paix juste

L'idée de paix juste : trouver les conditions minimales pour permettre aux communautés de vivre ensemble, ici au Kosovo. ©ECPAD

L’idée de paix juste : trouver les conditions minimales pour permettre aux communautés de vivre ensemble, ici au Kosovo. ©ECPAD

Les perfectionnements de la guerre juste ont été bien au-delà de la simple régulation de la violence dans le cadre du jus in bello. Les multiples conditions posées à l’emploi de la force ont fini par atteindre le jus ad bellum, la guerre ne pouvant plus être considérée aujourd’hui ni comme la poursuite de la politique (entre États), ni comme son moyen « normal ». La pacification des relations interétatiques est l’un des grands apports du XXe siècle que les pratiques du XXIe siècle tendent à remettre en cause en réhabilitant l’interventionnisme au motif de protéger les populations contre les États.

Menacées par ce retour de la guerre, les sociétés civiles sont désormais les principales victimes de ces conflits dont elles sont devenues l’enjeu. Cependant, insurgés et forces d’intervention ne sont pas placés sur un pied d’égalité face aux populations qu’il s’agit de convaincre du bien-fondé de l’emploi de la force. Les armées régulières sont ainsi dans l’obligation de justifier leur présence au nom de la promotion des principes démocratiques, lesquels sont sans doute acceptés par la majorité de la population qui se rend aux urnes, mais sont farouchement rejetés par des minorités agissantes et armées. Celles-ci ont alors beau jeu de se présenter comme la résistance nationaliste à l’occupation étrangère et justifient leurs exactions contre les populations en poussant leurs adversaires à la faute.

Comme les petites guerres coloniales, les conflits contemporains ont dès lors tendance à s’inscrire dans la durée, un temps long qui est favorable aux insurgés, alors que les opinions publiques démocratiques montrent très rapidement des signes de lassitude pour des opérations lointaines, coûteuses en hommes et en matériels. Face aux techniques d’une guérilla déterminée, la contre-insurrection et les techniques de la pacification à destination des populations civiles apparaissent d’autant plus vaines que les armées occidentales sont confrontées à un dilemme.

Soit, elles répliquent à la brutalité des insurgés et l’escalade de la violence renforcera le soutien populaire des rebelles. Soit elles s’engagent dans des négociations, au risque de perdre leurs alliés locaux, tout en donnant l’impression de se renier en traitant avec des ennemis qui avaient été présentés comme des terroristes aveugles. Dès lors, les chantres de l’interventionnisme devraient renoncer à raisonner en termes de « guerre juste » ou, au moins, placer au centre de leurs préoccupations le critère de Waltzer relatif aux chances raisonnables de succès.

Quant à la prospective stratégique, elle devrait prioritairement prendre pour point de départ l’enlisement probable de toute intervention armée pour réfléchir, avant même le début des hostilités projetées, aux conditions de sortie de crise dans le cadre d’une « paix juste » qui, à défaut de réconcilier les populations, leur permettra de cohabiter pacifiquement. Comme la guerre froide avait inventé la coexistence pacifique entre États, l’après-guerre froide doit apprendre à poser les conditions de la coexistence pacifique entre des communautés qui ne s’émancipent de la tutelle d’États faillis que pour céder aux démons du fractionnisme et de l’intolérance.

Gagner une guerre aujourd'hui ?

Gagner une guerre aujourd’hui ?

Extrait de :
Gagner une guerre aujourd’hui ?
Sous la direction du colonel Stéphane Chalmin
Economica
Février 2013
183 pages
23 €

A propos de l'auteur

Jean-Jacques Roche est professeur de relations internationales à Paris II. Il dirige l'Institut Supérieur de l'Armement et de la Défense (ISAD). Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la théorie des relations internationales et a participé à l'écriture de "Gagner une guerre aujourd'hui" (Economica / 2013).

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