Récit: Mission en Afghanistan dans le cockpit d’un Mirage 2000D

Le commandant Marc Scheffler a opéré sur Mirage 2000D pendant quinze ans. Des opérations qui l’ont mené sur les principaux théâtres de l’armée de l’air. Il nous livre ici le récit d’une mission en Afghanistan.

Fin juillet, une fois n’est pas coutume, je me retrouve équipier d’une patrouille de deux Mirage 2000D. Les Mirage F1 CR sont occupés à faire de la reconnaissance et du recueil d’informations le long des frontières du pays.

Mon indicatif est Rage 32 et mon leader, qui est aussi le chef du détachement, est Rage 31. Arno est un vieux routier du Jaguar, 1 000 heures à la pendule, avec une expérience sur Mirage 2000D tout aussi conséquente. Il fait équipe avec Rich. Dès le décollage, à peine avons-nous rentré le train que nous sommes retaskés. À l’opposé du plan initial, on nous envoie supporter la PRI1 PA.

Des troupes danoises subissent un feu nourri de la part d’insurgés très accrocheurs et le JTAC, indicatif Norseman, nous demande de lui fournir une couverture permanente. La patrouille se sépare : pendant que l’un part ravitailler, l’autre rallie le JTAC pour les « premiers soins ». Puis les rôles s’inversent. Je rejoins Norseman. Rapidement il envisage le tir d’une bombe, avant de se raviser : la ligne d’arbres d’où proviennent les tirs adverses sera traitée au mortier. Une réaction qui nous paraît inadaptée tant la précision des obus de mortier est inférieure à celle des armements guidés. Mais c’est son choix et je n’ai rien à dire.

Arno est sur ravitailleur. Jeff et moi suivons sans peine le déroulement des opérations. Nous identifions clairement l’emplacement des mortiers ainsi que la position des insurgés. Afin de ne pas rester sur la trajectoire balistique des obus, Norseman nous demande de remonter au-dessus de 12 000 ft sol. Je ne me fais pas prier. Les hélicoptères sont aussi écartés vigoureusement du périmètre.

– Rage 32 de Norseman, je procède au tir des mortiers, je veux votre pod sur la zone d’impact ! En fonction de ce que je vois au Rover, on finira à la GBU-12.

Jeff a calé les optiques sur les insurgés cachés sous la ligne d’arbres. De mon côté, je pilote en cercle autour, les yeux rivés au sol. Soudain, une série de scintillements jaillit de la position amie.

– Jeff, ils viennent de tirer…

Je porte mon regard sur la VTL1. Une dizaine de flashes suivis de fumées quadrillent la ligne d’arbres incriminée, soulevant des gerbes
de terre et des éclats de branches. Rien ne bouge.

– Norseman de Rage 32, on n’a aucun mouvement… Vous voulez qu’on prépare la GBU-12 ?

– Négatif, j’attends des informations complémentaires du terrain !

Nous patientons quelques minutes…

– Rage 32 de Norseman, les tirs ennemis ont cessé, j’envoie ma section sur place. Son ravitaillement terminé, le leader est de retour sur zone. Je lui explique en deux mots ce qui vient de se passer. Lui aussi est surpris par la décision du JTAC.

Jeff est frustré :

– Bon, ce ne sera pas encore aujourd’hui…

– Tu sais bien que tout peut arriver ici !

Norseman nous libère, la situation au sol s’est calmée, il ferme sa priorité. Le C2 nous renvoie sur notre task initial. Après une demiheure, nous n’avons pas de contact radio avec le nouveau JTAC. Un classique. Les JTAC n’ont pas toujours conscience du temps « aérien ». Quand on est sur le terrain depuis des jours, trente minutes sont peu de chose pour un rendez-vous. Et pourtant, c’est une tonne et demie de pétrole. Les réservoirs se vident. Il nous reste quinze minutes d’autonomie avant de devoir rentrer. C’est toujours à ce moment qu’on pense à nous, comme si les contrôleurs se passaient le mot « Hé, les Français sont short petrol, c’est le moment de les bahuter ! ». Le C2, Miser, nous interpelle ainsi sur « Garde » :

– Rage 31, contactez immédiatement Miser dans le green !

La patrouille change de fréquence :

– Rage check ?

– Rage 32.

– Miser, Rage 31 prêt à copier !

– Rage 31, vous êtes redirigés en support du TIC A05, en 86CJ6, avec Anzac 217, qui est sous le feu d’un tireur isolé. Procédez ASAP et donnez votre estimée d’arrivée et votre autonomie sur place.

La réponse est immédiate :

– Arrivée dans cinq minutes, autonomie dix minutes sans ravitaillement…

– Reçu. Je n’ai que vous et pas de ravitailleur disponible. Rejoignez rapidement la zone. La patrouille d’alerte décolle de Kandahar et vient vous relever dès que possible !

Je regarde dans ma doc ops pour trouver qui se cache sous cet indicatif atypique. Après quelques minutes de recherche, je tombe enfin sur les informations : il s’agit des forces spéciales australiennes.

Entre-temps, nous sommes pleins gaz, Mach 0,95, les deux appareils sont aux vibrations subsoniques. Rich contacte Anzac 217. La radio grésille, pratiquement inaudible, et l’accent australien du JTAC est tout simplement incompréhensible. Je monte le volume des postes radio à en avoir mal au crâne. Heureusement, Rich est parfaitement bilingue.

La situation est simple : la section australienne est la cible d’un sniper embusqué sur les hauteurs. Le JTAC nous donne immédiatement les coordonnées à surveiller. Pod ouvert, le sommet d’une crête constituée d’énormes blocs de roche et de failles s’affiche sur les écrans. Mon regard se perd dans les éperons rocheux. Tous les reliefs se ressemblent et j’ai du mal à m’orienter correctement. Jeff me guide :

– Tu vois le fond de la vallée ? Au milieu des champs, la route en terre forme un X. Tu pars directement vers l’ouest, dans l’oued qui remonte au nord. À mi-chemin entre la vallée et le début de l’oued, tu as deux pitons en forme de mamelons… Tu prends celui de l’est, c’est le bon….

– Je l’ai, je me place sur le cercle !

À travers le pod, on dirait des galets géants jetés en vrac les uns sur les autres. Nos deux Mirage s’enroulent autour de l’amas de roches comme des vautours attendant de repérer une proie. Après quelques minutes de recherches infructueuses, nous n’avons toujours aucune trace de notre sniper. Le fuel devient critique. Arno me demande alors de recontacter Miser et de négocier un ravitaillement en vol :

– Miser, Rage 31.

– Rage 31, allez-y, j’écoute.

– Rage 31, nous arrivons au bingo dans dix minutes, vous avez un ravitailleur disponible ? Sinon ce sera un retour imminent sur Kandahar…

– Pas de ravitailleur, mais la patrouille de Tornado qui vous remplace est en route, elle sera sur zone dans quinze minutes, restez jusqu’au bingo !

Jeff me fait sursauter sur le téléphone de bord :

– Marco, j’ai un mec, là ! Il était caché sous la roche et il vient de sortir !

Je regarde la VTL. Une ombre fugace glisse sur un rocher avant de disparaître derrière un autre bloc. Jeff est aux vibrations :

– Putain, Marco, je l’ai !

Je lui réponds sur un ton monocorde :

– Tu l’as dit au JTAC ou à Rich ?

Concentré sur le C2, je n’ai suivi le travail avec Anzac 217 que par bribes.

– Je le fais !

Je remonte le volume du poste tactique pour reprendre le fil du dialogue avec le JTAC.

Ce dernier explique qu’il se fait toujours tirer dessus, et l’emplacement du sniper en hauteur les empêche de l’éliminer. Une façon de nous préparer au tir. Ce qu’il confirme quelques instants plus tard en officialisant sa demande par une 9Line !

J’entends Rich qui redonne les informations de la 9Line. Devant, j’ai noté les coordonnées et je les transforme avec mon UMPC en latitude et longitude exploitables par notre SNA1. Je les donne à Jeff, qui les insère dans les centrales.

Après cette manip rapide, le pod s’ouvre exactement à l’endroit où nous avions repéré l’individu isolé. Je refais le tour du sommet, qui dévoile ses moindres recoins à l’image. Soudain, la silhouette réapparaît, et reste à découvert cette fois-ci. Notre tireur isolé est maintenant debout sur la roche, immobile. En champ 3 j’ai l’impression qu’il nous regarde tourner autour de lui. S’il savait… Le tir de Rage 31 se précise, je me prépare tranquillement à assurer la couverture. Le message sec de Rage 31 me fait tressaillir :

– Marco, vous avez copié la 9Line ?

– Affirm, on a tout…

– Marco, vous avez les fusées en instantané, c’est vous qui partez pour le tir !

Son ordre claque comme un coup de fouet. De spectateur paisible je me retrouve catapulté sur le devant de la scène. Et vu la gueule des jaugeurs, pas de temps à perdre !

– Jeff, on est 6 000 ft/sol, tir en palier-palier, tu changes la page d’armement…

– En cours… Je revérifie les sélections, je rentre dans le mode de tir. C’est quand tu veux…

J’avertis Arno de nos intentions :

– Ce sera du palier-palier…

– OK, on inverse les blocks, tu passes dessous…

Un peu pris au dépourvu, j’avais négligé ce détail… Le tireur se place toujours en dessous.

– À toi le lead tactique. J’ai visuel, je monte et tu peux descendre…

J’affiche pleins gaz en descente. Le Mirage accélère rapidement vers 450 kt. Je m’éloigne vers le nord-est puis je vire au cap sud… Pendant ce temps, Jeff me relit une dernière fois les coordonnées insérées dans la centrale. Nous avons bien noté les mêmes chiffres, la 9Line est limpide. Quant aux règles d’engagement, pas de question existentielle à se poser… pour une fois !

– Marco, je rentre dans le mode de tir, la sécurité laser est levée.

– Devant, Master Arm levé, BRM décagé.

Je finis le virage avant d’enclencher le pilote automatique couplé à la tenue d’altitude et à la navigation horizontale. L’avion rejoint l’axe par petites saccades.

Arno m’avertit au passage qu’il lui reste trois minutes d’autonomie sur zone. La pression monte, nous n’avons droit qu’à une tentative, après il faudra rentrer. Tous les voyants sont au vert. Jeff me confirme qu’il est captured. Rich précise à Anzac 217 que c’est nous qui allons effectuer le tir. Dans la foulée je m’annonce :

– Rage 32, in hot, cap d’attaque 180.

Silence à la radio. Puis le JTAC baragouine un message.

– Jeff, t’as compris ?

– J’ai pas compris, j’ai la tête dans le pod…

Dans le doute, je répète mon dernier message plus fermement. Rich vient à la rescousse sur l’interpatrouille :

– Redonne-lui ton cap d’attaque !

J’appuie rageusement sur l’alternat :

– Rage 32, cap d’attaque 180.

– Reçu, vous êtes clear hot !

Il était temps : les barres de solutions remontent dans ma VTH1. Il nous reste cinq secondes avant le départ de la bombe…

Je récite les derniers versets de la passe :

– « TIR », le tir est encadré…

Le Mirage tressaute lorsque la GBU-12 est éjectée de son support. Commence l’interminable compte à rebours en VTL.

– Jeff, c’est bon pour l’illu ?

– Oui, vire doucement à gauche…

J’incline le Mirage en virage. En même temps j’annonce au JTAC : « La bombe est partie, impact dans dix secondes… »

Sur ma VTL, l’image change d’aspect avec le déplacement de l’avion. Je fixe le sommet de la crête. Le sniper grossit sur l’écran à mesure que nous nous rapprochons. Toujours immobile. À quelques kilomètres, je distingue nettement l’extrémité de son arme qui dépasse. Les optiques du pod se sont calées automatiquement légèrement à droite, sur un autre bloc de pierre à proximité. Les contrastes sont meilleurs, et la visée reste parfaitement stable. Jeff ne corrige pas. Avec une GBU-12, nous ne sommes plus à quelques mètres près. Devant, je suis captivé par cette silhouette impassible. La GBU-12 traverse l’écran. Je sais qu’au sol, notre homme va entendre le sifflement caractéristique qui signe son arrêt de mort. Dans la dernière seconde avant l’impact, il réalise. Je le vois sauter du rocher dans un élan désespéré pour survivre. Le flash de l’explosion sature la VTL. Des débris de roche pulvérisée giclent dans tous les sens, immédiatement happés par un épais rideau de fumée. Jeff m’annonce d’une voix calme « impact où on avait visé ». Même si je n’ai aucun état d’âme, je n’oublierai jamais ces dernières images…

Le nuage de poussière s’estompe, laissant apparaître la trace noire de l’impact au milieu de la rocaille éventrée. Aucune trace du sniper. Jeff prend la radio :

– Target splashed for Rage 32. Quel est le résultat vu de votre place ?

La réponse est inaudible. De toute façon, il ne doit plus rester grandchose de notre tireur isolé. Rage 31 intervient sur l’interpatrouille :

– Marco, je suis au bingo !

– Reçu, Arno, une patrouille de Tornado arrive d’ici quelques minutes pour nous remplacer.

– Tu me rassembles et on rentre.

Je sens comme une pointe d’irritation dans sa voix, ce qui a aussi le don de m’agacer. J’interviens sèchement à mon tour :

– Dans ce cas, aide-moi et file-moi ta position par rapport au point de tir, on gagnera du temps au lieu de se courir après en faisant des ronds !

Puis je m’adresse à Jeff :

– On refait la verticale, tu vérifies si quelque chose bouge encore et tu l’annonces au JTAC.

J’amorce la rejointe :

– Marco visuel, j’arrive en formation.

Pris dans le feu de l’action, je réalise après coup qu’Arno vient de nous céder sa place pour le tir, notre armement étant le plus adapté. Ça explique un peu mieux sa déception et le ton de sa voix.

Jeff clôture avec le JTAC :

– Toujours aucun mouvement visible. Nous sommes aux minimas pétrole, nous devons quitter la zone.

Je regarde une dernière fois l’image des rochers éclatés à travers ma VTL en pensant à cet adversaire qui ne pourra plus nuire. Jeff clôture avec le JTAC. Je comprends qu’il ferme le TIC. J’en conclus que le tir est un succès. En même temps mon bingo sonne, il me reste juste de quoi rentrer.

Rage 31 effectue l’in flight report à Miser. La patrouille repart sur Kandahar dans un silence absolu en dehors des contacts radio obligatoires. Arno négocie la priorité à l’atterrissage. Je me pose avec 700 kg de pétrole sur les 6,2 tonnes que pourraient contenir mes réservoirs. Je félicite Jeff pour ce premier tir en opération. Il ne cache pas sa joie, en précisant :

– Le leader a l’air un peu tendu, non ?

– Je vais aller crever l’abcès tout de suite, après tout c’est lui qui nous demande de tirer… Je peux admettre qu’il ait les boules, mais pas qu’il nous en tienne rigueur…

Nous sommes accueillis par les SV1 qui viennent prendre quelques photos pour le JMO (Journal de marche en opération) de l’unité. Je retrouve Arno et Rich en salle d’opérations. Je prends Arno à part : – Je peux comprendre que tu sois déçu, mais tu ne peux pas m’en vouloir ! C’est toi qui me transfères le tir à la dernière seconde ! Et c’était le bon choix. Mais ce serait dommage que ça pourrisse la fin du détachement…

– Marco, tu ne sais pas ce qu’elle m’a coûté, celle-là…

– Si, je me mets à ta place… Maintenant c’est fait, on tourne la page…

– Tu as raison… Le tir s’est bien passé a priori ?

– Oui, d’autant que Jeff avait trouvé le gars en question avant d’avoir la 9Line, sauf qu’il n’a pas pu en placer une sur la fréquence.

Je te confirme que les coordonnées fournies tombaient exactement à l’endroit où se planquait le tireur. Le JTAC avait une bonne SA sur sa position, et nous aussi…

– Excellent, je te laisse commencer les comptes rendus de tir…

En fin d’après-midi, un jeune capitaine vient nous rejoindre. C’est un pilote de F/A-18 de la Royal Australian Air Force et également le chef des JTAC australiens. Il vient débriefer le travail d’Anzac 217. Nous sommes ravis de l’accueillir, d’autant que l’homme est extrêmement sympathique. Nous lui montrons les images des tirs. Jeff lui commente les dialogues avec leur lot d’incompréhensions, en plaisantant sur l’accent australien. Nous avons trouvé pire que les Texans. Il nous rassure, lui non plus ne pige pas tout. Avant de repartir, il nous félicite au nom d’Anzac 217. Des compliments qui nous font chaud au coeur.

La guerre vue du ciel.

La guerre vue du ciel.

Extrait de :
La guerre vue du ciel
Commandant Marc Scheffler, en collaboration avec Frédéric Lert
Editions Nimrod
Juin 2013
480 pages
23 €

A propos de l'auteur

Le commandant Marc Scheffler a servi pendant quinze ans à bord du Mirage 2000D. Il a participé à une dizaine de détachements opérationnels , en Afghanistan, en RDC, en Libye. Il est l'auteur de «La guerre vue du ciel» (Nimrod/2013).

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Commentaires (1)

  • PARLANT Jean-Yves

    J’ai lu et relu « Le grand cirque » il y a quelques années…
    Aujourd’hui, je viens juste de terminer « La guerre vue du ciel ».
    Un livre passionnant: je suis déjà prêt à le relire à nouveau …
    On est complétement intégré à bord du 2000D, vivant l’action avec l’équipage…
    Mais on voit quel boulot il y a là-derrière, le « pentium » toujours à fond!
    Et puis il y a le côté humain, les sentiments sont parfaitement retranscrits.
    Vraiment un très bon ouvrage.
    Je ne regarderai plus de la même manière les Mirages ou Rafales passer dans le ciel de Cognac…
    Bravo à l’auteur, bravo au pilote
    JYP

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