Jean-Yves Le Drian, patron et chef de guerre de son ministère

Au ministère de la Défense, Jean-Yves Le Drian et son équipe se sont imposés comme les seuls maîtres à bord. Quitte à vassaliser des officiers généraux pas toujours convaincus par leur perte de contrôle à la tête de l’outil militaire. Un bras de fer qui a ses conséquences jusque dans la gestion du conflit malien.

Jean-Yves Le Drian et François Hollande, deux amis de 30 ans en campagne à Brest en 2012. ©Jean-Marie Grall

Jean-Yves Le Drian et François Hollande, deux amis de 30 ans en campagne à Brest en 2012. ©Jean-Marie Grall

Lorsqu’il arrive à l’hôtel de Brienne, Jean-Yves Le Drian veut imposer un « rééquilibrage » des pouvoirs entre les acteurs de la Défense. À l’époque de Nicolas Sarkozy, le chef d’état-major des armées françaises bénéficiait d’un lien direct avec l’Élysée. À l’exception d’Alain Juppé, qui n’y resta que trois mois, les ministres qui défilèrent rue Saint-Dominique furent généralement des locataires effacés, soumis ou pas toujours très au fait de la matière qu’ils avaient à traiter. Parfois placés à l’hôtel de Brienne pour des raisons de politique intérieure, aucun d’eux n’a jamais forcé l’admiration des chefs militaires. Leur rôle à l’hôtel de Brienne s’est souvent limité à celui d’exécutants.

Jean-Yves Le Drian, un « ami de trente ans » de François Hollande, a rompu avec cette tradition. En quelques mois, il s’est imposé comme le véritable patron de la Défense. Un patron qui estime n’avoir de comptes à rendre qu’au chef de l’État. Dès son arrivée rue Saint-Dominique, il opère ce que certains militaires qualifient volontiers en privé de « mini-putsch », en déployant son autorité sur les renseignements extérieurs, les décisions industrielles et les grands subordonnés, en diminuant certaines des prérogatives militaires. Au passage, les ailes du CEMA, le chef d’état- major des armées françaises, affaibli depuis le début de la guerre au Mali, sont rognées.

La modification des équilibres implique de gros changements dans la conduite de la guerre au quotidien. Pendant le conflit en Libye, tout se décidait à l’Élysée. La chaîne militaire avait, via l’état- major des armées (EMA) et l’état- major particulier du président (EMP), le monopole de la relation avec le chef de l’État. Le ministre de la Défense était en quelque sorte mis entre parenthèses, l’hôtel de Brienne réduit au rôle de caisse d’enregistrement. Autres temps, autres mœurs. Dans les conseils restreints de la présidence de la République, François Hollande a imposé au premier plan son ami Jean-Yves Le Drian, partenaire désormais obligatoire pour le CEMA et l’EMP.

Le conseil de guerre

Jean-Yves Le Drian au cours d'une visite sur le théâtre d'opération malien début mars 2013. ©EMA / ECPAD

Jean-Yves Le Drian au cours d’une visite sur le théâtre d’opération malien début mars 2013. ©EMA / ECPAD

Depuis le début de l’intervention au Mali, des conseils de défense sont organisés trois puis une fois par jour dans la « war room » du ministère. Dans cette sorte d’antichambre des conseils restreints de l’Élysée installée rue Saint-Dominique, on prépare les propositions qui seront faites par Jean-Yves Le Drian à François Hollande. Autour de la grande table ovale, les principaux acteurs de la guerre sont conviés. Les représentants du cabinet : le très influent directeur Cédric Lewandowski, le sherpa du ministre Jean-Claude Mallet, le conseiller diplomatique Nicolas Roche, le grand manitou de la communication Sacha Mandel, le chef de cabinet militaire le général Antoine Noguier, pour les principaux.

Les chefs militaires : le général Didier Castres, chef des opérations à l’état- major, le général Christophe Gomart, patron des forces spéciales (COS), le directeur des services de renseignements extérieurs (DGSE) Érard Corbin de Mangoux, qui a été remplacé le 10 avril par Bernard Bajolet, celui des renseignements militaires (DRM) le général Didier Bolelli et celui de l’ancienne sécurité militaire (DPSD) le général Jean- Pierre Bosser.

Enfin, le conseil accueille aussi un représentant du ministre des Affaires étrangères, en l’occurrence son directeur de cabinet adjoint. Depuis le 11 janvier, ces conseils se déroulent toujours de la même manière : le directeur de cabinet préside et donne successivement la parole au patron de la DRM, puis à celui de la DGSE, au général Castres, puis au sherpa Jean- Claude Mallet… Et ainsi de suite. Les sujets évoqués le sont toujours dans le même ordre : renseignements, opérations, international, institutionnel, Bamako, communication. « Nous avons imposé un mode de communication transversal en plaçant les chefs du renseignement et ceux des opérations autour d’une même table », se félicitent les stratèges en communication de la Défense.

La nouvelle organisation est « très politique », avoue- t-on rue Saint- Dominique. Dans les états-majors, cette « reprise en main » un peu violente a fait grincer des dents. Le patron de la DGSE, dont les locaux se trouvent boulevard Mortier, dans le 19e arrondissement, aurait moyennement apprécié de devoir traverser tout Paris trois fois par jour pour se rendre rue Saint-Dominique, dans le 7e, en pleine période de crise qui exige de lui une présence quasi permanente à la « Piscine », le surnom des renseignements extérieurs. Au-delà de l’anecdote, les tensions concernent aussi le fond : « Que pour la première fois, l’hôtel de Brienne abrite un vrai ministre, tant mieux. Mais les politiques en font trop. Ils veulent récupérer tout le pouvoir. C’est comme s’ils ne pouvaient plus s’arrêter ! Les militaires ne veulent pas être relégués en seconde division. Après tout, qui fait la guerre sur le terrain au Mali ? Les ronds-de-cuir du ministère de la Défense ou les militaires ? » fulmine un officier général en colère.

« Il y a à l’Elysée une volonté de ne pas mettre en avant les chefs militaires »

Plutôt satisfaits de se retrouver entre eux sur le théâtre malien, les militaires ont parfois eu l’impression, à Paris, d’être dépossédés de la guerre.

Et ce, à un moment où la rigueur budgétaire frappe durement les armées françaises, qui voient fondre l’outil de défense de la France comme neige au soleil depuis plusieurs années. Pas étonnant, dans ces conditions, que l’omniprésence médiatique du ministre de la Défense et des hommes-clés de son entourage, y compris dans la conduite des opérations, produise des frustrations. « Il fallait peut-être un certain rééquilibrage avec le ministère. Mais là, franchement, le balancier est reparti trop loin dans l’autre sens, commente un officier général. Il y a visiblement à l’Élysée une volonté de ne pas mettre en avant les chefs militaires », regrette-t-il.

Rue Saint-Dominique, l’entourage du ministre se défend des « attaques » lancées par les militaires. « Personne ne s’est jamais pris pour un chef de guerre à l’hôtel de Brienne. Mais la défense est un très grand corps social qui ne peut être efficacement géré que grâce à une approche transversale », justifie un haut responsable du ministère. Force est de constater que la nouvelle organisation n’a pas nui au bon déroulement des opérations.

Notre guerre secrète au Mali.

Notre guerre secrète au Mali.

Extrait de :
Notre guerre secrète au Mali
Isabelle Lasserre et Thierry Oberlé
Editions Fayard
Mai 2013
17 €

A propos de l'auteur

Isabelle Lasserre est journaliste au Figaro, en charge des questions de défense et de stratégie. Elle a été reporter de guerre pendant quinze ans. Thierry Oberlé est grand reporter au Figaro, spécialisé sur le terrorisme international, l'Afrique et le Maghreb. Tous deux ont coécrit "Notre guerre secrète au Mali" (Fayard / 2013).

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Commentaires (1)

  • Collectionneur

    « La guerre est une chose trop sérieuse pour être confié aux militaires » mais attention ce que les desiderata de ceux ci nuisent aux opérations sur le terrain.

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