L’Occident découvre t-il seulement la présence de djihadistes en Syrie ?
Depuis deux jours, Washington a décidé de dénoncer officiellement le groupe djihadiste Jabbhat Al Nosra, en Syrie. Les Occidentaux n’ignorent pourtant pas la présence de ces combattants en Syrie. Pourquoi ne réagir que maintenant ? L’éclairage de Frédéric Pichon, spécialiste de la Syrie.
- ActuDéfense – La prise de la base militaire syrienne Cheick Souleimane par le groupe djihadiste Jabbhat Al Nosra relance les inquiétudes occidentales sur la présence de groupes islamistes au coeur de la révolution. Qui sont ces groupes et quelle est leur ampleur réelle sur le terrain ?
Frédéric Pichon : Le groupe Jabbhat Al Nosra est effectivement en pointe dans la révolte grâce à ses méthodes radicales, déjà expérimentées l’an dernier, à base d’attentats suicides spectaculaires et d’actions au combat qui nécessitent un mental d’acier et une acceptation de la mort qui ont stupéfié les autres groupes armés de l’opposition syrienne. Il est clair à présent que ce groupe, qu’on a longtemps accusé – en dépit du bon sens – d’être en fait une émanation des services de sécurité du régime, est lié étroitement à Al Qaeda. Par conséquent, il est évident qu’il s’agit de combattants étrangers, rengaine du régime, mais hélas triste réalité.
Son nom même, Jabbhat el Nousra Ahel el Cham (Front de soutien aux gens du pays de Cham), indique son origine exogène. Mais comme tout ce qui vient de la communication (du reste désastreuse) du régime est immédiatement réputé suspect aux yeux des médias, on a feint d’ignorer que le djihadisme importé est depuis longtemps le fer de lance de la révolte en Syrie.
L’origine des combattants n’est pas parfaitement connue. Il existe un certain nombre de vidéos qui permettent de repérer des groupes de Libyens, de Tunisiens, d’Irakiens et même de Tchétchènes. Encore une fois, l’efficacité de leurs méthodes, la réputation de probité qu’ils se sont habilement forgés (interdiction des pillages et des enlèvements de civils) leur donnent une image positive au sein de certaines populations, faisant oublier au passage la barbarie de leurs attentats aveugles et les exécutions sommaires de soldats, y compris par décapitation, dont ils sont coutumiers.
Ils fonctionnent exactement comme la Brigade al Moujahidin durant la guerre de Bosnie. Et le problème viendra comme en Bosnie de leur démobilisation, une fois le travail terminé : on peut craindre qu’il chercheront un autre terrain de jeu. La chute d’Assad n’est qu’un objectif de court terme pour eux. Plus généralement, on peut estimer à quelques milliers, peut être 15 000 le nombre de combattants djihadistes en Syrie.
- Au sein du Conseil national syrien (CNS), le chef politique, Ahemed Moaz a-Khatib et le chef militaire, le colonel Abdel Jabbar al-Oqaïdi, ont dénoncé la décision de Washington d’inscrire Al-Nosra sur la liste des organisations terroristes. Comment comprendre cette position des rebelles et leur volonté de diminuer l’influence des organisations djihadistes et le nombre de combattants étrangers dans leurs rangs ?
On comprend aisément la réaction des dirigeants de la Coalition nationale. Elle démontre bien l’incohérence de la politique américaine dans son soutien à une opposition armée qui devait inéluctablement gillser vers le djihadisme. En même temps, cette condamnation par la CNS de la décision américaine est très troublante : on a essayé de nous rassurer à Doha en présentant un CNS modéré, ouvert, presque laïc (bien qu’un imam la préside). Cette même coalition déplore à présent qu’un groupe lié à Al Qaeda soit blacklisté? Que faut-il en conclure? De toutes façons, la Coalition n’a été reconnue que du bout des lèvres par certains groupes combattants sur le terrain et n’a aucune prise sur l’aspect militaire de la révolte. Cette posture est un clin d’oeil aux djihadistes qui du reste ont refusé de la reconnaître formellement comme représentant légitime.
- Ces groupes bénéficient de moyens logistiques et financiers qui semblent conséquents. D’où proviennent ces fonds ?
Ces groupes bénéficient de financement massifs de la part d’ONG saoudiennes et du gouvernement du Qatar. Quant aux armes, souvent récupérées dans les entrepôts de l’armée, elles ont été complétées par des livraisons dès la fin de l’année 2011 en provenance de Libye.
- Si ces groupes représentent un danger ou une menace, à terme, à l’échelle régionale et/ou mondiale, pourquoi ne pas tout simplement bloquer ces fonds ?
Parce qu’une partie de ces fonds transitent par voie terrestre et que l’opacité des systèmes financiers des monarchies pétrolières n’est un secret pour personne. Il aurait fallu pour cela être cohérents et ne pas laisser les pays du Golfe piloter le soutien à l’opposition dès le début. Que le régime porte une partie de la responsabilité dans la militarisation de la révolte, c’est évident. Mais avoir refusé dès le départ, sur les conseils du Qatar notamment, toute négociation politique est une raison de l’impasse actuelle. Je ne dis pas que cela était évident à faire, le régime étant fortement habitué à se sentir seul au monde. Mais on ne peut pas se plaindre d’une situation qui était prévisible et que certains avaient annoncé il y a un an déjà.
Tonio Simon
Cela ne laisse rien présagé de bon pour la Syrie d’après. Particulièrement pour les Chrétiens qui pour beaucoup de combattants « rebelles » sont liés au régime.