Jean d’Amécourt : « Pourquoi j’ai accepté le poste d’ambassadeur à Kaboul en 2008″

Début 2008, Jean d’Amécourt se voit proposer le poste d’ambassadeur à Kaboul. Une fonction dont les enjeux ne sont alors pas encore évidents. Il nous raconte comment il a motivé son choix qui le précipitera en première ligne de l’actualité militaire et diplomatique.

Début 2008, la présence française en Afghanistan reste minimale.

Début 2008, la présence française en Afghanistan reste minimale.

Le poste d’ambassadeur en Afghanistan n’était clairement pas rentré dans mon champ de vision. Je m’étais rendu à plusieurs reprises à Kaboul avec Michèle Alliot-Marie , alors ministre de la Défense, et je connaissais donc bien l’ambassade et son environnement.

Mais étant donné la présence quasi symbolique de nos forces, confinées à Kaboul à l’exception des aviateurs opérant à partir de la base de Kandahar et des Forces spéciales placées sous commandement américain dans la région de Spin Boldak, j’avais toujours préconisé de réduire notre participation à une centaine de personnes dans des fonctions d’état-major ou de formation et de retirer le reste de nos éléments de l’armée de terre. Cela ne me prédisposait guère à accepter la proposition du sherpa du président de la République.

Les choses évoluaient avec l’approche du sommet de l’OTAN à Bucarest prévu pour le début d’avril 2008. Le retour amorcé de la part de la France dans le commandement intégré de l’Alliance atlantique et une nouvelle approche de la question afghane, non seulement de la France mais aussi de l’Alliance atlantique elle-même, allaient donner un relief nouveau à la fonction. Le consensus politique allait reposer sur quatre principes clés : la nécessité admise d’un renforcement significatif de la sécurité dans le pays ; la priorité donnée à l’aide civile, à la gouvernance et au développement par rapport à l’effort militaire au sens strict ; un engagement sur la durée ; et surtout l’« afghanisation », c’est- à- dire une association beaucoup plus étroite des Afghans à l’effort de reconstruction, ce qui dénotait une véritable évolution de nos amis américains. « Mieux vaut les laisser accomplir quelque chose passablement que de le faire parfaitement vous-même », disait T. E. Lawrence à propos des Arabes dont il avait contribué à organiser la révolte contre l’Empire ottoman. Cette vision est à la base même de la pensée de la contre- insurrection. La communauté internationale avait fini par s’y rendre, ô combien tardivement, pour l’Afghanistan.

Ma carrière, partagée presque à parts égales entre le service de l’État et le secteur privé, m’a habitué aux missions les plus diverses dans des environnements parfois inattendus, mais je savais que cette expérience serait à nulle autre pareille. Si j’acceptais, je partirais quand même avec quelques atouts. L’Afghanistan était avant tout un théâtre d’opérations militaires américain. Or, dans mes jeunes années comme premier secrétaire à New York et second conseiller à Washington, puis plus tard comme sous-directeur du désarmement au Quai d’Orsay, je m’étais familiarisé avec le mode de fonctionnement de la gigantesque bureaucratie diplomatico- militaire américaine. Capitaine de corvette de réserve, j’avais aussi quelque expérience directe des forces armées. De plus, dans mes fonctions à la Défense, j’avais participé à l’élaboration de la politique de la France en Afghanistan et avais pratiqué la machine de l’Alliance atlantique que nous avions, à l’initiative du président Sarkozy , décidé de pleinement réintégrer. Je savais cependant d’expérience que, malgré les assurances de mon ami Gérard [NDLR : Gérard Errera, qui est alors secrétaire général du ministère des Affaires étrangères], l’obtention de moyens matériels et humains indispensables à toute action pérenne nécessiterait une lutte de chaque instant avec l’administration centrale du Quai d’Orsay.

"Les années écoulées depuis 2001 ont d’ailleurs permis à chacun de constater les limitations et les errements stratégiques des alliés."

« Les années écoulées depuis 2001 ont d’ailleurs permis à chacun de constater les limitations et les errements stratégiques des alliés. »

Il y avait la nécessité de démontrer la solidarité transatlantique au lendemain de la tragédie du 11 septembre, mais j’avais toujours considéré l’intervention américaine en Afghanistan avec prudence. Conscient des leçons de l’Histoire, je m’étais félicité de la décision de Lionel Jospin et de Jacques Chirac de cantonner la participation française aux opérations spéciales. Les années écoulées depuis 2001 ont d’ailleurs permis à chacun de constater les limitations et les errements stratégiques des alliés. J’avais été opposé, comme la plupart des Français, à l’intervention américaine en Irak. Ayant bien à l’esprit les enjeux et réfléchissant à la réponse à donner à Gérard Errera , les questions se bousculent dans ma tête : les accords de Bonn sont- ils une base politique suffisamment solide pour stabiliser l’Afghanistan ? Les bases d’un État de droit peuvent-elles être durablement installées dans l’un des pays les plus pauvres du monde ? La place des soldats est-elle sur les contreforts de l’Himalaya ? L’insurrection afghane peut-elle être défaite militairement ? Quels en sont les ressorts et le moteur ? Est-il possible de trouver une solution politique au conflit ? Comment, en particulier, gérer sa dimension pakistanaise en raison du soutien apporté par les services secrets d’Islamabad aux différents groupes d’insurgés ? Comment définir le succès ? Surtout, serais-je en mesure de contribuer utilement à l’esquisse d’une solution ? Quel rôle pour la France ?

Je savais aussi, comme l’avait souligné Gérard avec raison, que l’Afghanistan, du fait de la détérioration de la situation sécuritaire et des retards de l’aide internationale, avait soudain surgi du tréfonds de la politique des États-Unis, jusqu’alors obnubilés par l’Irak, pour devenir la première priorité du Président Bush et, sans doute, de son successeur, qu’il soit démocrate ou républicain. La victoire de Barack Obama était alors loin d’être acquise, mais il était clair que la pression politique sur le prochain occupant de la Maison Blanche pour trouver une issue au conflit serait considérable, ce qui n’était pas sans danger. Du moins, les Américains, croyais-je, ont cela de formidable que lorsqu’ils réalisent leurs erreurs, ils dégagent vite une solution et y consacrent toute leur énergie et toutes les ressources nécessaires.

Par-dessus tout, le défi que représente la complexité de la mission et la séduction romantique de l’Afghanistan avec ses paysages et son antique civilisation sont autant d’attraits considérables et irrésistibles… Avec une grande naïveté – charmante selon Jacqueline, mon épouse –, je sentais revenir en moi mes rêves d’adolescent, les romans d’aventures comme Fortune Carrée et Les Cavaliers de Kessel se mêlant à la mythologie familiale de mon arrière grand-oncle, le maréchal Lyautey , qui s’était illustré aux confins du Constantinois et dans le djebel marocain. Peu difficile, pour une âme littéraire, de s’imaginer chevauchant dans les vallées de l’Hindou Kouch, étendards claquant au vent. Le désert des steppes de l’Asie centrale et les reliefs tourmentés des montagnes afghanes me font rêver.

J’en ai parlé à Jacqueline et à mes trois enfants Paul, Sarah et Louise, qui n’ont pas vraiment sauté de joie. Les risques auxquels je m’exposais et la perspective d’une longue séparation ne leur souriaient guère. Mais après quelques hésitations ils m’ont soutenu. Ma fille aînée Sarah, qui a travaillé pendant un an en Afghanistan pour Altaï, une société de conseil, était enthousiaste. Louise, expatriée à New Delhi, se réjouissait de notre nouvelle proximité géographique. Après tout, la capitale de l’Inde n’est qu’à une heure de vol de Kaboul. Sur le papier cela paraît si proche. Paul, avec une pointe d’humour, me disait qu’il n’y a pas d’âge pour se réinventer une énième fois. Jacqueline , retenue à Paris par ses obligations professionnelles, voyait que j’en avais envie et, avec sa générosité et sa compréhension habituelles, m’encourageait vivement à y aller. J’acceptai.

diplomate en guerre a kaboul

Extrait de :
Diplomate en guerre à Kaboul
Jean d’Amécourt et Romain Poirot-Lellig
Editions Robert Laffont
Janvier 2013
350 pages
21 €

 

 

 

 

 

Photos : ECPAD & US Army / 1st Lt. Richard Norris

A propos de l'auteur

Jean de Ponton d'Amécourt a été ambassadeur de France en Afghanistan de 2008 à 2011. Auparavant, il a été directeur de la délégation aux Affaires stratégiques du ministère de la Défense entre 2005 et 2007. Il a également occupé des fonctions dans le secteur privé. Il est l'auteur de "Diplomate en guerre à Kaboul" (Robert Laffont / 2013). Il est de plus l'arrière petit-neveu du maréchal Hubert Lyautey.

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