Mali : quels enjeux économiques et stratégiques pour la France ?
L’aide à l’ami malien est le premier argument évoqué par la France pour justifier l’opération Serval, rapidement suivi par la lutte contre le terrorisme. Quels sont les enjeux de cette intervention et l’argument économique se pose-t-il ?
Le Mali n’est que le 165ème partenaire commercial de la France … qui est en revanche l’un de ses principaux fournisseurs.
Le Mali, grand comme deux fois la France mais peuplé de seulement 15 millions d’habitants, est un pays essentiellement agricole. Troisième producteur d’or en Afrique, il n’en est pas moins l’un des pays les plus pauvres de la planète, classé 170ème sur 192 par la Banque Mondiale pour le PIB par habitant. Ancienne colonie française, il englobe à l’intérieur de ses frontières des populations diverses par la langue, les coutumes ou l’histoire mais le français y reste la langue officielle. D’ailleurs, la France accueille une large communauté malienne estimée à 80.000 ressortissants.
Bien qu’après la décolonisation, les relations économiques entre les deux pays soient restées relativement importantes, le Mali n’était que 165e au rang des partenaires de la France en termes d’échanges économiques en 2010 (avec 262,2 millions d’euros échangés) selon des chiffres du ministère des Affaires étrangères. Le pays exporte essentiellement du coton et de l’or vers l’Hexagone. A l’inverse, la France était le quatrième fournisseur du Mali derrière le Sénégal, la Côte d’ivoire et la Chine. En 2002, pendant la crise ivoirienne, la France est même devenue le deuxième partenaire économique du Mali. Dans le cadre des aides publiques au développement, elle lui apporte également un soutien financier.
Des sous-sols riches et peu exploités
Avant les exportations traditionnelles de coton et de bétail, la principale exportation malienne est depuis quelques années l’or (70% des recettes d’exportation), dont les mines, très rentables, sont la propriété de grandes sociétés britanniques et sud-africaines associées à l’État malien et dont une filiale de Bouygues assure la production. Le manque de capitaux a empêché jusqu’à maintenant l’exploitation des autres richesses présentes notamment dans le Nord du pays, pétrole et uranium. Le sous-sol malien, parmi les plus riches du continent noir, contient des ressources minières variées comme l’or, le quartz, les carbonates, le bois silicifié, les minéraux liés aux pegmatites et aux métamorphismes, ainsi que du pétrole. Les entreprises françaises sont présentes sur le territoire avec 28 filiales et environ 2.700 personnes employées selon une note du Sénat. La présence française dans le pays se traduit également par des dirigeants qui y ont fondé leur entreprise : 36 sociétés en tout dirigées par des ressortissants français, qui occupent 1 050 personnes et réalisent un chiffre d’affaires de 13 milliards de francs CFA. En tout, 6.000 ressortissants français et une soixantaine d’entreprises françaises sont présents au Mali.
Les géologues savent que le sous-sol malien renferme de l’uranium. Le Mali et le Niger représentent plus de 60 % des réserves mondiales d’uranium dont l’exploitation est assurée par Areva. S’agissant des hydrocarbures, la présence française au Mali est minime : les groupes énergétiques ne disposent pas d’activités stratégiques dans un pays encore largement inexploré. Les intérêts miniers et surtout énergétiques français au Mali sont donc actuellement réduits. Mais il est évident que, sans même parler du sort des otages d’Areva enlevés au Niger en 2010, l’instabilité du Sahel dans son ensemble a un impact sur les projets économiques dans toute la région, comme les mines d’Areva au Niger, Arlit, en exploitation, et Imouraren, en développement.
Conséquences de la crise politique et sécuritaire
En mars dernier, à quelques semaines des élections, à la suite d’une mutinerie de soldats consécutive à la défaite militaire face aux rebelles, une junte militaire renversait le président Amadou Toumani Touré, soupçonné de vouloir négocier avec les indépendantistes touaregs, et prenait le pouvoir. Mais sous la pression des États africains et de la France, la junte était contrainte de céder sa place à un «gouvernement de transitions» imposé par l’étranger, bien que celui-ci ne jouisse d’aucune légitimité. Entretemps, le Nord du pays est passé sous le contrôle des rebelles touaregs puis d’organisations islamistes qui se sont fournies en armes en Libye et ont imposé une stricte application de la charia.
Après s’être implantés dans tout le Nord du pays au cours de l’été 2012, ces groupes armés ont déclenché au début janvier une offensive vers le sud à la suite de laquelle a été décidée l’intervention française. Ces groupes sont d’origine et d’influences très diverses et leurs intentions divergent. Aqmi, puissante composante d’al-Qaida, Ansar Dine, groupe d’insurgés en voie de radicalisation s’inscrivant dans une dynamique de revendication des populations Nord-Maliennes, ou Mujao, (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest), mouvement terroriste islamiste encore peu connu issu d’une récente scission d’AQMI, ces trois groupes constituent un ennemi bien peu homogène, par conséquent flou et pouvant s’avérer insaisissable. D’autant que l’intervention française pourrait avoir comme effet pervers de les unifier par réaction opérationnelle ou par opportunisme, voire de consolider leur présence au sein de cet espace de plus de 800.000 km2 qui échappe au contrôle des États locaux. D’autant qu’il s’agit d’une zone géographique elle-même située dans une région carrefour de plusieurs tensions. Les partenaires de la France dans cette région ne veulent pas, eux non plus, d’un foyer de violence qui s’installerait dans la durée à leurs frontières.
Si l’on considère le cas du Nord-Mali, les intérêts français sont des intérêts diplomatiques et stratégiques bien avant d’être des intérêts économiques et énergétiques. La France a conservé une influence incontestée dans cette région d’Afrique. Pourtant l’enjeu économique n’est pas totalement absent. Le Mali est limitrophe du Niger et de l’Algérie, où les intérêts français sont beaucoup plus importants (uranium, gaz, pétrole). La France est plus concernée encore par ce qui pourrait toucher le Niger où les mines d’uranium servent à produire l’électricité nucléaire française. Le Niger est le quatrième producteur mondial d’uranium et l’entreprise française Areva tire plus du tiers de sa production mondiale d’uranium dans ce pays.
Il s’agit donc pour la France de maintenir la stabilité dans la région. En outre, la France se trouve dans une situation ambigüe liée à son statut d’ancienne puissance coloniale: au-delà de la défense de ses intérêts économiques, elle veut montrer qu’elle n’abandonne pas l’Afrique, tout en évitant de se voir soupçonner de néo-colonialisme. Y conserver son influence s’avère nécessaire pour l’ancienne puissance, qui voit pourtant ses liens historiques avec le continent s’effriter au profit de puissances économiques mondiales, notamment la Chine, qui favorise dans ses investissements le Nigeria et le Niger. Elle y rachète des entreprises de grande taille, et en restructure l’outil de production en apportant capitaux et savoir-faire. L’investissement chinois en Afrique de l’ouest s’étend aussi à des projets d’infrastructures, de transports, d’énergie, de télécommunications. En outre, Pékin se prévaut d’excellentes relations diplomatiques avec les pays de la région.
Désormais, le jeu d’influences ne se pratique plus au niveau de chaque État d’Afrique de l’Ouest mais à l’échelle de la région Sahélienne. La France se doit d’y conserver sa propre influence et d’éviter le bourgeonnement d’un foyer de violence qui menacerait la stabilité de la région.
Note initialement publiée sur le site de l’IRSEM. Photos : EMA / ECPAD & IICD
