Qatar : les secrets du coffre fort

Tout au long d’une enquête passionnante, les journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot lèvent le voile sur le Qatar, ce pays si déroutant. Découverte de l’ouvrage « Qatar, la stratégie de l’ogre ».

Qatar, la stratégie de l'ogre. ©Editions Michel Lafon

Qatar, la stratégie de l’ogre. ©Editions Michel Lafon

Qui paie ordonne ! Fort de ce principe, l’Emirat s’immisce, lentement mais sûrement depuis une dizaine d’années dans les instances internationales. Dans le domaine du sport, la montée en puissance du Qatar remonte aux Jeux olympiques asiatiques de 2006, organisés à Doha. Aujourd’hui, le Qatar peut se targuer d’avoir vingt et une fédérations sur les vingt-huit en compétition lors des Jeux d’été. Si l’Emirat n’a pas été retenu pour l’organisation des Jeux olympiques de 2016 ni de 2020, il vise désormais ceux de 2024.

Au-delà du sport l’entrisme international de l’Emirat se diversifie volontiers : ainsi son entrée dans le mouvement de la francophonie comme membre associé a fait couler beaucoup d’encre. On sait que l’élite de l’émirat est francophile, voire même parfois francophone. Le Qatar est actif dans la promotion de la langue française. Le lancement de Radio Oryx – une FM francophone -, l’enseignement du français rétabli dans les établissements publics de l’Emirat depuis 2012, ou encore la création du Lycée Voltaire, un établissement public franco-qatari, incarnent cette volonté de renforcer la diffusion du français dans l’émirat, souligne Christian Chesnot.

Dans cette perspective l’UNESCO, fait partie lui aussi des organisations visées par l’Emirat. L’éducation, les sciences et culture sont chères à Cheikha Moza, deuxième épouse et favorite de l’émir. C’est ainsi que par l’entremise de la Qatar Foundation, (« sa »fondation), elle a su nouer un partenariat avec cette agence des Nations unies. Ambassadrice de bonne volonté de l’UNESCO pour l’éducation, elle a commencé à financer des programmes onusiens dès la chute de Bagdad en 2003.

L’Emirat se sert de l’ONU pour briller mais n’apprécie pas son multilatéralisme. Le Qatar apprécie tout particulièrement d’organiser de grandes conférences internationales pour se faire mousser. Au demeurant, on a toutes les peines du monde à le voir financer les budgets des agences spécialisées des Nations unies, à l’exception de l’UNESCO, font remarquer les auteurs.

Le Qatar adopte la même attitude dans le domaine de l’action humanitaire où il joue sa propre partition via le Croissant-Rouge qatari (QRC) fondé en 1978.
Cet organisme d’aide et d’assistance de l’émirat a une vocation internationale, mais ses interventions récentes se concentrent sur certains pays en particulier : Syrie, Gaza, Yémen, îles des Comores, Mali et Birmanie, notent les journalistes. S’il travaille en collaboration avec les Croissant-Rouge locaux, le QRC ne coordonne pas ses activités de terrain avec les autres acteurs humanitaires internationaux.

Depuis les révolutions arabes de 2011, le Qatar a saisi toutes les occasions pour étendre son influence et promouvoir ses options politiques. L’émirat a joué un rôle moteur décisif dans la guerre en Libye et dans l’exclusion de la Syrie de la Ligue arabe. Cet activisme est de moins en moins supporté dans la plupart des chancelleries arabes.

De fait, la Ligue a été « kidnappée » par l’Emirat et « une minorité agissante », peste un diplomate issue de l’organisation panarabe. Au sein de celle-ci, l’Emirat dirige deux comités emblématiques : celui dédié à la crise syrienne et celui de l’initiative de paix arabe. Or depuis le début des printemps arabes, c’est le Qatar qui prend l’initiative. Alors que traditionnellement les réunions de la Ligue se tiennent au Caire, pas moins de vingt réunions ont eu lieu à Doha entre 2011 et 2012, témoignant ainsi de l’activisme et des gesticulations quasi frénétiques de l’Emirat.

Le Qatar inquiète même ses amis parce que rien ne lui résiste. De fait, il dispose des moyens de ses ambitions. Son insolente richesse lui permet de tout acheter au moment où les économies occidentales affichent une morosité alarmante.

Sa diplomatie n’est pas neutre et suscite de légitimes interrogations et craintes, font remarquer les journalistes. Si l’Emir parie sur les islamistes liés aux frères musulmans, c’est plus par opportunisme que par adhésion réelle au projet de ces derniers, même si la démocratie n’existe pas au Qatar, fait remarquer Christian Chesnot.

L’Emirat n’en est plus à une contradiction près et tient par dessus tout à épouser le cours de l’Histoire, indique Georges Malbrunot. Un an et demi après la chute de Kadhafi, l’exemple libyen et ses métastases sahéliennes en sont un premier exemple : les méthodes de Hamad Bin Jassen al-Thani, ministre des Affaires étrangères depuis 1992 et Premier ministre depuis 2007, et la proportion du Qatar à multiplier les agendas pour être présents au règlement des crises, suscitent trop souvent l’agacement parmi les chancelleries.

Dans cette perspective, les pouvoirs successifs sont conscients des limites de la médiation qatari aux prises avec une conjoncture économique plus que morose, la France mise sur les milliards de dollars du marché qatari. Faut-il s’inquiéter du rachat de la France par le Qatar ? S’interroge Christan Chesnot. Non ! rétorque un patron du CAC 40, car dans si l’Emirat ne s’intéressait pas à l’Hexagone, cela signifierait qu’il n’est plus attractif. Un bémol toutefois : il convient de rester vigilant si le Qatar monte en puissance dans le capital de groupes stratégiques, tient à souligner Georges Malbrunot.

Quant aux Etats-Unis, dans leur nouvelle approche du Moyen-Orient, l’Emirat représente un très utile relais avec les pouvoirs islamistes nés des révolutions. Pour mener à bien ses projets, le Qatar devra disposer de ressources humaines en nombre suffisant. Lorsque le Qatar a ouvert une ambassade en République centrafricaine, l’Emirat n’a pu envoyer qu’un tout jeune diplomate.

A cet égard, les réticences à accorder la nationalité aux milliers de Palestiniens, Egyptiens, Pakistanais et autres employés du miracle qatari sont peu compréhensibles, soulignent les journalistes.

Jamais à court d’idées, les auteurs révèlent que l’Emirat a l’ambition de créer un immense centre de recherche – un think-tank – purement arabe qui ferait émerger des intellectuels du Moyen-Orient. La très forte intuition politique de l’Emir n’a-t-elle pas été la meilleure alliée ces vingt dernières années ? Mais quelle ligne politique son fils Tamim privilégiera-t-il ? Celle du Qatar ami avec tout le monde jusqu’en 2010 ou celle du « Qatar en guerre » après l’engagement libyen ? s’interroge Christian Chesnot.

« Si ta maison est en verre, ne lance pas de pierres !» estime un proverbe arabe.

A propos de l'auteur

Olivier d'Auzon est juriste, consultant auprès de la Banque africaine pour le développement, de la Banque mondiale ou encore de l'Union européenne. Il a participé à la rédaction de "L'Afrique des nouvelles convoitises" (Ellipses / 2011) et est l'auteur de plusieurs ouvrages juridiques.

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