Rafale : le champagne est à consommer avec modération
Champagne et cotillons, la France a célébré hier soir la victoire de Dassault. L’industriel français aurait vendu 126 avions à l’Inde. Les responsables politiques ont annoncé un succès presque patriotique malgré les quelques voix qui ont tenté de ramener tout le monde sur terre : une grosse partie du travail reste encore à faire. Delhi va à présent rentrer dans une longue étape de négociations avec le constructeur tricolore pour définir les closes du contrat.
Le festival a duré toute la soirée. En tête des bienheureux, un Nicolas Sarkozy satisfait qui y voit une victoire nationale et « un signal de confiance pour toute l’économie française ». François Fillon salue de son côté une « très bonne nouvelle pour [...] l’industrie française » qui récompense « l’engagement personnel du président de la République ». Gérard Longuet, le ministre de la Défense, est d’accord et félicite Dassault qui confirme « un partenariat très ancien ». Chacun hier, parlementaire, élu local, commentateur y allait de son petit mot pour les ingénieurs, pilotes et diplomates français qui ont remporté une grande victoire dans la bataille des patriotismes économiques.
Pourtant, ce matin de bonne heure, une partie du personnel de l’industriel se faisait plus timorée au micro de la radio Europe 1. « Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Il y a des espoirs déçus, il y a des espoirs qui ne se sont pas encore concrétisés« , remarque un employé, apparemment plus sage que la plupart des responsables français. « Quand je le verrai signé, j’y croirai, parce que des annonces comme cela, on en a eu beaucoup« , se souvient l’une de ses collègues. Le président de la République a en effet eu tendance à célébrer la vente du Rafale au Brésil et aux Emirats Arabes Unis avant de devoir déchanter.
Si en France, chacun s’est déjà exprimé jusqu’aux plus hauts niveaux de l’Etat, l’Inde s’est faite plus réservée. Le chef de l’Etat n’a pas encore pris la parole, laissant le soin à un haut responsable d’annoncer la nouvelle : le Rafale est sélectionné en vue d’une acquisition par l’armée de l’air. En effet, le contrat n’est pas encore signé et Dassault rentre à présent dans une phase de négociations exclusives. Faut-il encore que Delhi et l’industriel français trouvent un accord sur les conditions de cette colossale transaction.
Le « contrat du siècle », comme on a déjà pris l’habitude de l’appeler, implique la vente de 126 avions de chasse destinés à moderniser et renforcer les capacités du parc indien vieillissant. Un marché évalué à près de 9 milliards d’euros. Il est pourtant accompagné d’importantes contreparties : seuls 18 appareils seront construits en France, le reste étant assemblée en Inde dans le cadre d’un précieux transfert de technologie. Par ailleurs, Dassault s’engage à prendre en charge la maintenance des appareils à vie. Enfin, le prix à l’unité qui s’élève à 142 millions d’euros en France, pourrait être divisé par deux selon certaines sources.
Va également s’engager un rude bras de fer dans la sous-traitance de certaines tâches. Dassault entend bien entraîner avec lui tous les industriels qui lui sont liés, aussi bien Thalès, MBDA que tous les petits sous-traitants français. Mais les entreprises indiennes espèrent pouvoir tirer leur épingle du jeu et cherchent déjà à prétendre à certaines tâches dans l’assemblage des 104 aéronefs restants. Côté indien, une bonne centaine de sociétés sont déjà liées dans la démarche. Certains pourraient être tentés de vouloir récupérer certaines activités confiées à quelques 500 entreprises tricolores impliquées dans la production du Rafale.
Photo : Dassault / Alexandre Paringaux

Evander
On semble parfois s’étonner qu’un marché tel que celui-ci s’accompagne de concessions, de contreparties, d’accommodements plus ou moins contraignants. La réalité est que l’on ne réalise plus, de nos jours, un marché « sec » sur une matière aussi sensible, surtout avec un pays aussi roublard que l’Inde. Sans même aller jusqu’à soupçonner des commissions occultes, comme le fit Jean Guisnel du Point dont les amitiés chez EADS sont bien connues (Gergorin), admettons que Dassault a bien joué le coup, certes avec l’aide des agents de l’Etat. Bizarre cette manie qu’ont les Français (je réside aux Pays-Bas) de toujours dénigrer leur propre succès. On ne gagne pas la coupe du monde de foot tous les jours…