Conseil national de transition libyen: un chèque en blanc à des inconnus
A la recherche d’alliés au sein de la rébellion libyenne, en 2011, la communauté internationale a accepté de dialoguer avec le Conseil national de transition. Une assemblée dont les membres restent méconnus et qui peine toujours, aujourd’hui, à sortir le pays de son chaos.
Pendant la révolution, les populations, ici à Benghazi, ont fondé beaucoup d’espoirs dans un Conseil qu’ils ne connaissaient pas réellement. ©DR
Le Conseil National de Transition (CNT) compte trente-trois membres fondateurs. Qui sont-ils ? En réalité, personne ne peut répondre à cette question. Au moment de sa formation, le CNT demeure en grande majorité anonyme. On ne connaît pas sa composition, mis à part le nom de quelques-uns de ses membres. La France va entrer en guerre aux côtés d’une organisation dont elle ignore tout, y compris l’identité de ses dirigeants.
Pourquoi ce goût du secret ? Pour des raisons de sécurité, nous explique-t‑on alors : beaucoup de responsables opèrent dans des régions encore contrôlées par Kadhafi. Révéler leur identité les exposerait à une mort certaine. Admettons. Mais le temps passe et rien ne change : durant tout l’été 2011, l’identité de ces hommes demeurera confidentielle. Au mois de septembre, le CNT publiera une liste de quarante noms, en arabe, qu’elle ne prendra pas la peine de traduire à l’attention de la communauté internationale ou de la presse étrangère.
D’après Dan Murphy du Christian Science Monitor, un des rares journalistes à s’être penché sérieusement sur cette liste, un grand nombre de ces «responsables» vivent à l’étranger depuis de longues années, et ne bénéficient pas du moindre soutien dans les villes qu’ils sont censés représenter.
Aujourd’hui encore, les Libyens se plaignent de cette opacité, sans en comprendre les raisons. Et les spéculations vont bon train : certains hommes du Conseil seraient-ils trop proches de l’ancien régime ? La divulgation de leur identité provoquerait-elle indignation et fureur dans un pays où les brigades révolutionnaires font la loi ? Ou bien, à l’inverse, le CNT abrite-t‑il des hommes liés à al-Qaïda, au risque de perdre le soutien des Occidentaux si une telle connivence éclatait au grand jour ? En effet, certains indices mettent en lumière des liens troublants entre l’organisation terroriste et le nouveau pouvoir libyen. Mais, dans les deux cas, ce manque de visibilité handicape gravement la crédibilité du Conseil. Et l’avenir du pays…
Presque deux ans après le début de la révolution, le gouvernement pourrit sur ses bases, incapable de prendre une décision, d’adopter une loi ou même une simple mesure d’utilité publique. Jour après jour, la Libye s’enfonce dans la paralysie, le morcellement et le crime. Un simple coup d’oeil au quartier général du Conseil national de transition, dans les anciens pavillons d’hôtes du régime de Kadhafi, permet au visiteur de comprendre tous les dysfonctionnements du système. Cerné par de hauts murs et un impressionnant dispositif de sécurité, le CNT représente un îlot de luxe dans un continent de misère !
De magnifiques bâtiments en marbre rose disséminés à travers un jardin enchanteur confèrent à cet endroit une ambiance dangereusement irréelle. En effet, le contraste avec les piles de détritus qui envahissent les rues, dans le reste de la ville, ne saurait être plus frappant. Mais visiblement, le CNT « révolutionnaire » se moque de telles considérations et choisit le luxe le plus tapageur de la capitale pour y installer ses quartiers. Dans ce vestige de l’époque kadhafiste, chaque « pavillon » peut aisément rivaliser avec l’opulence des bâtiments saoudiens ou qataris. Bois précieux, tapisseries et mobilier d’un raffinement inouï… Tout en ces lieux dresse un réquisitoire navrant de la faillite morale du nouveau régime.
La corruption demeure taboue, mais le silence qui entoure ce sujet ne trompe personne. «Cette révolution appartenait à tous les Libyens. Si nous reconnaissons que certains dirigeants la confisquent pour leur profit personnel, alors toute la légende qui entoure notre combat en prend un sacré coup ! Voilà pourquoi personne n’en parle. Mais tout le monde le sait…», me confie un activiste de la place des Martyrs, qui milite régulièrement pour le désarmement des milices à travers le pays.
Les indices concernant la corruption du CNT abondent. Beaucoup d’argent arrive de l’étranger, mais la reconstruction piétine. Lorsque je l’interroge sur les piles de détritus qui s’amoncellent dans les rues de Tripoli au mois d’avril 2012, un des adjoints du maire de la capitale avoue ne pas comprendre : «Nous ne disposons pas du moindre budget ! Rien ! Ouallou ! Des problèmes de financement en 2011, je peux le comprendre. Même en fin d’année ! Mais durant le premier trimestre 2012, la mairie de Tripoli n’a pas reçu un seul centime pour nettoyer les rues de la ville. Je ne peux pas expliquer ça !»
Extrait de :
Sahelistan
Samuel Laurent
Editions du Seuil
Mai 2013
370 pages
19,50€
