Les « cocus des printemps arabes », de promesses en déceptions

S’il a soulevé l’espoir de millions de personnes, dans les pays arabes et en Occident : le « printemps arabe » était un rêve puissant… dont on se réveille douloureusement. Que sont devenues les promesses, où sont les réponses ?

"Les cocus de la révolution", par Mathieu Guidère aux éditions Autrement.

« Les cocus de la révolution », par Mathieu Guidère aux éditions Autrement.

Reprenant à son compte les propos de Montaigne selon lesquels « il faut voyager pour frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui », Mathieu Guidère, islamologue et arabisant reconnu – Professeur des universités et directeur de recherches à l’Université de Toulouse II -, a nourri ce livre d’échanges et de discussions en France comme à l’étranger. Il a entrepris un périple à travers les pays arabes touchés par les révolutions : Egypte, Tunisie, Libye, Maroc, Algérie, Qatar, Syrie, Yémen.

Ces « cocus  de la révolution», c’est le nom de son dernier livre, sont multiples et hétéroclites, affirme Mathieu Guidère. Tous disent aujourd’hui : « on nous a volé notre révolution ».

Mais qui sont-ils ? Il y a beaucoup de déçus de la révolution : ce sont tout à la fois les jeunes des premières grandes manifestations, qui croyaient au changement radical et qui n’avaient rien d’islamistes ; les jeunes femmes éduquées et relativement libérées qui ont mené les campagnes de mobilisation sur Internet contre les anciens régimes ; sans oublier les intellectuels, les artistes et les acteurs libéraux de la société civile qui ont pris une part active à la mobilisation populaire. Ces derniers se sont retrouvés minoritaires à la faveur du processus électoral et marginalisés dans les nouveaux gouvernements de leur pays.

Dans ce contexte, les premières élections ont montré division et manque d’ancrage populaire, mais aussi faiblesse organisationnelle et carences idéologiques face aux forces islamistes et conservatrices, souligne Mathieu Guidère. Pour la première fois que ces partis se réclamant de l’islam politique se retrouvent aux commandes de plusieurs pays arabes, en Égypte, en Tunisie, mais aussi au Maroc et en Libye, les premières élections libres post-révolution ont montré l’inverse dans leur cas, avec une forte présence auprès des classes populaires et une organisation rodée.

En l’occurrence, ces partis sont divers et leur programme politique de « justice et développement » intervient dans un contexte social et économique très difficile, marqué notamment par un chômage endémique et par une instabilité chronique.

De fait, l’environnement géopolitique et économique international n’aide pas au redressement de la situation, étant aux prises avec l’une des plus graves crises depuis 1929.

Deux ans après le déclenchement des soulèvements, la déception et la désillusion sont déjà grandement perceptibles chez une large partie de la population. Somme toute, si les islamistes ont triomphé des anciens régimes, leur triomphe à avenir est loin d’être assuré.

Par ailleurs, à Paris, on a souvent beaucoup polémiqué sur le rôle du Qatar, l’accusant après coup d’ingérence et de soutien aux islamistes libyens. Mais sans le Qatar, l’issue de cette guerre aurait peut-être été différence, souligne Mathieu Guidère.

Et qu’en est-il de la Libye d’aujourd’hui ? Le pays se cherche un destin après s’être débarrassé d’un tyran… !

Le livre de Mathieu Guidère fourmille d’anecdotes parfois émaillées d’humour paillard. Ainsi fait-il remarquer qu’en Tunisie, le gouvernement islamique a autorisé, en septembre 2012, la commercialisation du Viagra dans les pharmacies. Les esprits taquins y ont vu un moyen subtil de « redressement productif » du pays du jasmin, après l’échec des politiques engagées depuis la révolution. D’autres ce sont ironiquement interrogées sur le fait de savoir si le Viagra sera prescrit uniquement pour des « galipettes halal » ou non : le certificat de mariage devra-t-il être joint à la feuille de remboursement de la sécurité sociale ?

Chemin faisant, l’expert ne manque pas de s’interroger sur l’attitude de Moscou quant au « Printemps arabe ». Le retour en force de la Russie dans l’espace arabe coïncide avec le retour au pouvoir de Vladimir Poutine qui affiche clairement des ambitions nationalistes de « restauration » de la puissance russe. De fait, Poutine n’a pas « digéré » l’épisode libyen qui a conduit à la marginalisation de la Russie dans un pays qui lui était auparavant acquis, la Libye.

La Russie est revenue sur le devant de la scène internationale comme un contrepoids aux puissances occidentales. Somme toute, c’est elle qui détient la clé de la crise syrienne qui dure depuis deux ans, affirme Mathieu Guidère

A propos de l'auteur

Olivier d'Auzon est juriste, consultant auprès de la Banque africaine pour le développement, de la Banque mondiale ou encore de l'Union européenne. Il a participé à la rédaction de "L'Afrique des nouvelles convoitises" (Ellipses / 2011) et est l'auteur de plusieurs ouvrages juridiques.

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